Le Commentaire de Saint Cyprien de Carthage sur la « Prière du Notre Père » :

Notre Père, qui êtes dans les cieux :
L’homme nouveau, régénéré par le baptême, rendu par la grâce à Dieu, son créateur, commence par dire : Père, parce que lui-même est devenu enfant de Dieu. « Le Verbe » , dit saint Jean, « est venu dans sa propre demeure, et les siens ne l’ont pas reçu ; mais à ceux qui l’ont reçu et qui croient en lui, il a donné le privilège d’être les enfants de Dieu » (Jn 1, 2). Donc celui qui croit à Jésus-Christ devient enfant de Dieu. Il doit commencer par rendre grâces, par reconnaître sa dignité, en donnant le titre de père au Dieu qui réside dans le ciel. Ce n’est pas tout : en entrant dans la vie spirituelle, il doit montrer qu’il renonce à son père selon la chair, et qu’il ne reconnaît d’autre père que celui qui est dans le ciel. Moïse, au livre du Deutéronome, loue le courage des fils de Lévi qui pour être fidèles au Seigneur, dirent à leur père et à leur mère : « je ne vous connais pas » et oublièrent leurs propres enfants. Le Seigneur nous avertit de ne donner à personne sur la terre le nom de père ; car nous n’avons qu’un seul père qui est dans le ciel. Il disait au disciple qui lui parlait de son père défunt : « Laisse les morts ensevelir leurs morts » . Le disciple parlait de son père qui venait de mourir ; Jésus lui rappelait que le père des croyants vit toujours. Nous ne disons pas seulement Père, mais notre Père : c’est-à-dire père de ceux qui croient, de ceux qui, sanctifiés et régénérés par la grâce divine, sont devenus les fils de Dieu. Cette parole condamne ouvertement les Juifs. Aveuglés par l’esprit de révolte, non seulement ils ont repoussé le Christ annoncé par leurs prophètes, le Christ qui commençait par eux sa mission divine, mais ils lui ont fait subir la mort la plus cruelle. Ils ne peuvent appeler Dieu leur père, car Jésus est là pour les confondre : « Vous êtes les fils du démon », leur dit-il, « et vous marchez sur les traces impures de votre père. Il fut homicide dès le commencement ; il ne persévéra pas dans la vérité ; aussi la vérité n’est pas en lui » (Jn 8, 44). Le Seigneur, dans son indignation, parle ainsi par la bouche d’Isaïe : « J’ai engendré des enfants, je les ai élevés, et ils m’ont méprisé. Le bœuf connaît son maître, l’âne l’étable où il trouve sa nourriture : Israël ne me connaît pas ; mon peuple n’a pas su me comprendre. Malheur à la nation coupable, à ce peuple chargé d’iniquités ! Race perverse, enfants criminels, vous avez abandonné le Seigneur ; vous avez enflammé la colère du saint d’Israël » (Is 1, 3+). C’est donc une condamnation pour les Juifs que ces mots notre Père que nous prononçons, dans notre prière. Dieu est devenu notre père, en cessant d’être celui des Juifs qui l’avaient abandonné. Le nom de fils ne peut appartenir au peuple coupable ; mais à ceux qui ont reçu la rémission de leurs péchés, et, avec ce titre, ils possèdent la promesse de l’éternité. Jésus a dit : « Tout homme qui commet le péché est esclave du péché. L’esclave est banni de la maison de son maître ; mais le fils y reste toujours » (Jn 8, 34). Quel excès de bonté et de miséricorde de la part de Dieu, mes frères ! Il veut que dans les prières que nous lui adressons, nous l’appelions notre Père, en sorte que nous partageons avec le Christ la dignité de Fils de Dieu. Certes, personne d’entre nous n’oserait prendre ce titre sans la permission divine. Sachons donc, mes frères, et n’oublions jamais que, puisque nous appelons Dieu notre père, nous devons agir comme des enfants de Dieu, afin qu’il se complaise dans ses fils, comme nous nous complaisons dans notre Père. Soyons comme les temples de Dieu, afin qu’il daigne habiter en nous. Que nos actes répondent à la grâce qui nous anime, afin que, voués à une vie toute céleste, nos pensées et nos actions s’élèvent vers le ciel. C’est encore la parole du Seigneur : « Je glorifierai ceux qui me glorifient ; celui qui me méprise sera méprisé » (1 Sam 2, 30). L’apôtre saint Paul nous dit à son tour : « Vous ne vous appartenez plus, car vous avez été achetés bien chers ; glorifiez et portez Dieu dans votre corps » (1 Cor 6, 20).


Nous disons ensuite, Que ton nom soit sanctifié :
Nous sommes loin de penser que nos prières puissent ajouter quelque chose à la sainteté de Dieu : nous demandons seulement que son nom soit sanctifié en nous. Qui pourrait rendre plus saint celui de qui découle toute sainteté ? Mais comme il nous a dit : « Soyez saints parce que je suis saint » (Lc 20, 7), nous lui demandons chaque jour de persévérer dans cette sainteté que nous avons reçue par le baptême. Nous avons besoin de nous sanctifier sans cesse pour nous purifier de nos fautes que nous commettons tous les jours. Quelle est donc cette sainteté que nous recevons de la grâce divine ? Écoutez l’apôtre : « Ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les pédérastes, ni les voleurs, ni les faussaires, ni les ivrognes, ni les calomniateurs, ni les ravisseurs n’obtiendront le royaume de Dieu. Vous avez été souillés de tous ces crimes; mais vous avez été lavés, justifiés, sanctifiés au nom du Seigneur Jésus par la grâce du Saint-Esprit. Nous avons été sanctifiés » , dit l’apôtre, « au nom du Seigneur Jésus, par la grâce du Saint-Esprit » (1 Cor 6, 9-11). Eh bien ! Nous prions afin que cette sainteté demeure toujours en nous. Et comme notre juge suprême recommande au malade guéri et justifié par lui de ne plus retomber dans le péché de peur qu’il ne lui arrive quelque chose de pire, nous prions Dieu nuit et jour de nous conserver la sainteté et la vie que nous tenons de son infinie bonté.


Que ton règne arrive :
C’est pour nous que nous demandons que le royaume de Dieu arrive, comme c’est en nous que nous désirons que son nom soit sanctifié. Car Dieu règne de toute éternité ; en lui, ce qui a toujours été et ce qui sera toujours ne peut avoir de commencement. Mais, quand nous prions, nous demandons ce royaume que Dieu nous a promis, ce royaume qu’il nous a mérité par ses souffrances et par son sang. Ainsi, après avoir subi l’esclavage du siècle, nous régnerons avec le Christ, comme il nous l’a dit lui-même : « Venez les bénis de mon père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde » (Mt 25, 34). On peut encore, mes frères bien-aimés, entendre par le royaume de Dieu le Christ lui-même. Nous désirons chaque jour le voir apparaître, nous soupirons sans cesse après son avènement. Comme il est notre résurrection, puisque c’est en lui que nous ressusciterons, il peut aussi être le royaume de Dieu, puisque c’est en lui que nous régnerons. C’est avec raison que nous demandons le royaume de Dieu, c’est-à-dire un royaume céleste, car il est aussi un royaume terrestre ; mais celui qui a renoncé au siècle est plus grand que les honneurs et la puissance d’ici-bas : aussi il ne désire pas les royaumes de la terre, mais celui du ciel. Nous devons prier continuellement pour ne pas perdre le royaume céleste, comme les Juifs à qui il fut d’abord promis. « Beaucoup » , dit Jésus-Christ, « viendront de l’Orient et de l’Occident et prendront place, avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux, quant aux fils du royaume, ils seront jetés dans les ténèbres. Là seront les pleurs et les grincements de dents » (Mt 8, 11). Nous voyons par ces paroles que les Juifs furent les fils du royaume tant qu'ils continuèrent à être les fils de Dieu, quand ils perdirent le nom de leur père, ils perdirent leur royaume. Nous donc, chrétiens, qui dans la prière appelons Dieu notre Père, nous demandons que son royaume nous arrive.


Nous ajoutons, Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel :
Nous ne demandons pas que Dieu fasse ce qu’il veut, mais de faire nous-mêmes ce que veut le Seigneur. Qui peut résister à Dieu et l’empêcher d’accomplir sa volonté ? Pour nous, il n’en est pas de même. Comme nous trouvons des obstacles de la part du démon, nous demandons que la volonté de Dieu s’accomplisse en nous. Pour cela, nous avons besoin du secours d’en haut, car personne n’est fort par ses propres forces: nous devons nous appuyer sur la grâce et la miséricorde du Seigneur. Cette faiblesse de l’humanité, nous la trouvons dans le Sauveur lui-même : « Mon père » , s’écriait t-il, « si c’est possible que ce calice s’éloigne de moi »  ; mais pour montrer à ses disciples qu’ils doivent toujours accomplir la volonté divine et non la leur, il ajoutait : « Cependant, non ce que je veux, mais ce que Tu veux » (Mt 26, 39). Ailleurs, Il nous dit : « Je suis venu sur la terre non pour faire ma volonté, mais celle de mon Père qui m’a envoyé » (Jn 6, 38). Si le Fils s’est fait obéissant pour accomplir la volonté de son Père, quelle doit être l’obéissance du serviteur quand il s’agit des ordres de Dieu ? Saint Jean nous y exhorte en ces termes : « N’aimez ni le monde ni ce qui est dans le monde. Si vous aimez le monde, la charité du Père n’est plus en vous ; car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et ambition du siècle. Or, tout cela ne vient pas du Père, mais de l’esprit du mal. Le monde passera avec sa concupiscence, mais celui qui accomplit la volonté de Dieu vivra éternellement comme Dieu lui-même » (Jn 2, 15). Si nous voulons vivre éternellement, faisons la volonté de ce Dieu qui est éternel Or, la volonté de Dieu est celle que le Christ, nous a manifestée en l’accomplissant : l’humilité dans notre conduite, la fermeté dans notre foi, le respect dans nos paroles, la justice dans nos actes, la charité dans nos œuvres, la sévérité dans nos mœurs. Dieu veut que nous ne fassions aucune injure au prochain, que nous supportions celles qui nous sont faites, que nous soyons en paix avec nos frères, que nous l’aimions de tout notre cœur, chérissant en lui le père et craignant le Dieu. Il veut que nous ne préférions rien au Christ, qui, n’a lui-même rien préféré à nous ; que nous soyons inséparablement unis à sa charité, fermement attachés à sa croix. Il veut, quand il s’agit de l’honneur et de la gloire du nom chrétien, qu’il y ait en nous cette constance qui confesse la vérité, cette fermeté qui soutient la lutte, cette patience qui, par la mort, mérite la couronne. C’est ainsi qu’on devient cohéritier de Jésus-Christ ; c’est ainsi qu’on exécute ses ordres et qu’on accomplit la volonté du Père. Nous demandons que la volonté de Dieu se fasse et dans le ciel et sur la terre, car c’est de ce double accomplissement que dépend notre salut. Notre corps vient de la terre, notre esprit du ciel ; nous sommes donc à la fois ciel et terre et nous demandons pour l’un et pour l’autre, c’est-à-dire pour le corps et pour l’esprit, le triomphe de la volonté divine. II y a lutte entre la chair et l’esprit : ces deux adversaires se livrent chaque jour des combats ; en sorte que nous ne faisons pas toujours ce que nous voulons. L’esprit cherche les choses du ciel, la chair les choses de la terre. L’objet de notre prière est donc d’établir, avec l’aide de Dieu, la concorde et la paix entre ces puissances rivales, afin que la volonté divine s’accomplisse dans notre esprit et dans notre chair et qu’ainsi notre âme régénérée au salut. Je ne fais que suivre ici les enseignements de saint Paul. « La chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair ; ils sont en lutte, l’un contre l’autre, en sorte que vous ne faites pas toujours ce que vous voulez. Vous connaissez les œuvres de la chair : ce sont les adultères, les fornications, les impuretés de tout genre, l’idolâtrie, les empoisonnements, les homicides, les inimitiés, les disputes, les jalousies, les animosités, les provocations, les haines, les dissensions, les hérésies, l’envie, l’ivresse, la gourmandise et autres vices semblables. Or, je vous préviens, comme Jésus l’a fait, que ceux qui tombent dans ces iniquités ne posséderont pas le royaume de Dieu. Les fruits de l’Esprit sont la charité, la joie, la paix, la grandeur d’âme, la bonté, la foi, la douceur, la continence, la chasteté » (Gal 5, 17). Voyez-vous maintenant pourquoi nous demandons à Dieu, chaque jour, que sa volonté s’accomplisse en nous et dans le ciel et sur la terre ? C’est que la volonté de Dieu est que les choses du ciel l’emportent sur celles de la terre et que les biens spirituels et divins occupent la première place. On pourrait donner une autre interprétation. Le Seigneur nous ordonne d’aimer nos ennemis et de prier même pour nos persécuteurs (Mt 5, 44). Dociles à cet ordre, nous demandons pour ces hommes encore terrestres, parce qu’ils ne sont pas illuminés par la grâce, que la volonté de Dieu s’accomplisse en eux : cette volonté que le Christ a si bien exécutée, en conservant l’homme et en le rétablissant dans tous ses droits. Il appelle ses disciples « le sel de la terre » (Mt 5, 13), et l’apôtre nous dit que « le premier homme a été tire du limon et le second du ciel » (1 Cor 15, 47). Appelés à ressembler à Dieu qui « fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et tomber sa pluie sur les justes et les pécheurs » (Mt 5, 45), c’est avec raison que, d’après les avertissements du Seigneur, nous prions pour le salut de tous. Quelle est donc notre prière ? De même que la volonté de Dieu a triomphé dans le ciel, c’est-à-dire en nous, pour nous transformer par la foi en hommes célestes, nous demandons que cette même volonté triomphé sur la terre, c’est-à-dire dans les âmes infidèles ; afin que ces âmes, terrestres par leur première naissance, deviennent célestes parce qu'ils sont « nés de l'eau et de l'Esprit » (Jn 3, 5).


Mais continuons, Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien :
On peut entendre ces paroles dans le sens spirituel et dans le sens naturel et dans ces deux cas, par la grâce de Dieu, elles servent au salut. Le pain de vie c’est le Christ (Jn 6, 48), et ce pain n’est pas à tous, mais à nous, chrétiens. Nous disons Notre Père, parce que Dieu est le père des croyants, de même nous disons notre pain, parce que le Christ est notre nourriture, à nous qui mangeons son corps. Or, nous demandons que ce pain nous soit donné chaque jour ; car notre vie est dans le Christ, et l’Eucharistie est notre nourriture quotidienne. Si donc, par suite de quelque grave faute, nous étions privés de la participation au pain céleste, nous serions, par cela même, séparés du corps du Christ. Écoutez sa parole : « Je suis le pain de vie descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je lui donnerai c’est ma chair que je livre pour le salut du monde » (Jn 6, 51). D’après cette parole, il est évident que ceux qui mangent le pain eucharistique et reçoivent dans la communion le corps du Sauveur vivent éternellement. Par suite, en s’éloignant du corps de Jésus-Christ, on doit craindre de s’éloigner de la voie du salut. D’ailleurs la parole du maître est formelle « Si vous ne mangez la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous » (Jn 6, 53). Ainsi donc nous réclamons notre pain quotidien, c’est-à-dire le Christ, afin que nous, dont la vie est dans le Christ, nous demeurions toujours unis à sa grâce et à son corps sacré. Les paroles que nous commentons peuvent être prises dans un autre sens, le voici. Nous avons renoncé au siècle ; fidèles à l’appel de la grâce, nous avons foulé aux pieds les richesses et les pompes du siècle ; nous n’avons donc besoin que de la nourriture C’est la parole du Seigneur : « Celui qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple » (Lc 14,33). Le disciple de Jésus-Christ, renonçant à tout, selon la parole de son maître, ne doit demander que le pain de chaque jour. Ses désirs ne doivent pas s’étendre plus loin, puisque Jésus a dit : « Ne vous mettez pas en peine du lendemain, le lendemain se pourvoira lui-même des choses nécessaires ; à chaque jour suffit sa peine » (Mt 6,34). C’est donc avec raison que le disciple du Christ demande sa nourriture au jour le jour, puisqu’il lui est défendu de s’occuper du lendemain. Une conduite opposée serait absurde. Comment chercherions nous à vivre longtemps dans ce monde, nous qui désirons la prompte arrivée du royaume de Dieu ? Aussi le bienheureux apôtre, voulant rendre plus fermes notre foi et notre espérance, nous donne cette leçon : « Nous n’avons rien apporté dans ce monde, nous n’en emporterons rien. Puisque nous avons des vêtements et un toit pour nous couvrir, sachons-nous en contenter. Ceux qui veulent s’enrichir tombent dans la tentation, dans des pièges, dans des désirs funestes qui poussent l’homme à sa ruine ; car la racine de tous les maux est la cupidité. Ceux qui ont voulu suivre ses attraits ont fait un triste naufrage et se sont préparé bien des douleurs » (1 Tim 6, 7-10). D’après ces paroles, les richesses sont non seulement méprisables, mais encore périlleuses. Là se trouve la racine de tous ces maux qui flattent et qui aveuglent l’esprit humain pour le tromper. C’est pour cela que le Seigneur reprend le riche stupide, qui récapitulait sa fortune et se glorifiait de l’abondance de ses récoltes : « Insensé, cette nuit même on viendra te réclamer ton âme et ces biens que tu as amassés à qui seront-ils ? » (Lc 12, 20) Pauvre fou ! Il se réjouissait de ses biens et il allait mourir ! La vie lui manquait et il songeait à amasser des vivres en abondance ! Les enseignements du Seigneur sont bien différents : il nous dit que le sage par excellence est celui qui vend tous ses biens, les distribue aux pauvres, et se prépare un trésor dans le ciel. Celui-là seul, dit-il, est capable de le suivre et de participer à la gloire de sa passion qui, dégagé de tout lien terrestre, marche vers le ciel en s’y faisant précéder de ses richesses. Pour se préparer à cet acte de vertu, que chacun de nous apprenne à prier et à s’instruire par la prière. Ne croyez pas que le juste manque du pain de chaque jour ; n’est-il pas écrit : « Le Seigneur ne permet pas que le juste ait faim, mais il repousse les appétits des méchants » (Prv 10, 3) ; et encore : « J’ai été jeune, me voici vieux, et je n’ai jamais vu le juste abandonné et ses enfants mendiant leur pain » (Ps 27, 25). Le Seigneur nous dit encore : « Ne vous demandez pas à vous-mêmes que mangerons nous, que boirons nous, de quoi nous vêtirons nous ? Les païens se préoccupent de ces choses ; mais votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et la sainteté et tout cela vous sera donné en surcroît » (Mt 4, 34). Telle est la promesse du Christ. Comme tout appartient à Dieu, rien ne peut manquer à celui qui possède Dieu, tant qu’il lui restera fermement attaché. Daniel fut jeté dans la fosse aux lions par l’ordre du roi de Babylone ; Dieu lui envoya sa nourriture, et l’homme de Dieu mangea tranquillement au milieu des bêtes qui, malgré leur faim, n’osaient se jeter sur lui. Élie, fuyant dans le désert, fut sauvé par des corbeaux qui lui apportaient sa nourriture. Ô détestable cruauté de la malice humaine ! Les bêtes féroces épargnent un prisonnier, les oiseaux nourrissent un fugitif, et les hommes se dressent des embûches et exercent leurs fureurs les uns contre les autres ! Nous prions ensuite pour obtenir la rémission de nos péchés…


Remets nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs :
Après le pain de chaque jour, nous demandons le pardon de nos péchés, afin que, nourris par Dieu, nous vivions en Dieu. Il ne s’agit pas seulement de la vie présente, mais de la vie éternelle où nous ne pouvons arriver qu’autant que, nos offenses seront pardonnées. Le Seigneur donne à ces offenses le nom de dettes, comme dans son Évangile : « Je t’ai remis toute ta dette parce que tu m’en as prié » (Mt 28, 32). Nous rappeler que nous sommes pécheurs est un avis aussi salutaire que sage ; car forcés de prier pour nos fautes et d’implorer le pardon de Dieu, nous apprenons à nous connaître nous-mêmes. Que personne ne se complaise dans sa prétendue innocence ; personne n’est innocent : ce sentiment d’orgueil ne ferait que le rendre plus coupable. En priant tous les jours pour nos péchés, nous pouvons nous convaincre que nous péchons chaque jour. C’est ce que nous apprend l’apôtre saint Jean : « Si nous disons que nous sommes innocents, nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, Dieu est fidèle et juste, il nous les pardonnera » (1 Jn 1, 8) L’apôtre a réuni dans son épître ces deux vérités : que nous devons prier pour nos péchés, et que nous en obtenons le pardon par nos prières. C’est pour cela qu’il nous dit que Dieu est fidèle à remettre les péchés. Ainsi il nous rappelle la promesse divine : car c’est Dieu qui, en nous disant de prier pour nos fautes, nous promet la miséricorde et le pardon. Cependant, mes frères, Dieu ajoute à sa promesse une condition. Il veut que nous demandions la remise de nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs. Il nous montre, par-là, que nous ne pouvons obtenir notre grâce pour nos péchés qu’autant que nous nous montrons miséricordieux envers nos débiteurs. Aussi il nous dit dans l’Évangile : « On se servira à votre égard de la mesure dont vous aurez usé envers vos frères » (Mt 7, 2). Le serviteur qui, après avoir reçu de son maître la remise de sa dette, ne voulut pas user de la même condescendance envers son compagnon d’esclavage fut jeté en prison (Mt 18,34). Par sa dureté, il perdit ce que son maître lui avait généreusement accordé. Le Seigneur insiste plus fortement encore sur ce point : « Lorsque vous voudrez prier si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez-le, afin que votre Père céleste pardonne aussi vos péchés. Si vous ne pardonnez pas vous-mêmes, votre Père qui est dans le ciel ne vous remettra pas non plus vos péchés » (Mt 9, 25). Il ne vous restera aucune excuse au jour du jugement, car vous serez jugé d’après votre propre sentence ; vous serez traité comme vous aurez traité les autres. Le Seigneur veut que ses enfants soient unis par les liens de la paix et de la concorde ; il veut qu’ils persévèrent dans cette charité qu’ils tiennent de leur seconde naissance. Nous donc, qui sommes les fils de Dieu, persévérons dans la paix qu’il nous a laissée et, puisque nous n’avons qu’ « un seul esprit » (Eph 4, 4), n’ayons qu’une seule pensée et un seul sentiment. Le Seigneur n’accepte pas le sacrifice de celui qui conserve dans son cœur des sentiments de haine ; il l’éloigne de l’autel ; il lui ordonne d’aller se réconcilier avec son frère et de revenir ensuite lui adresser des prières inspirées par l’esprit de charité. Le sacrifice le plus agréable à Dieu c’est la paix, la concorde fraternelle, l’unité du Père et du Fils et du Saint-Esprit reproduite dans le peuple chrétien. Nous en avons une preuve dans les offrandes d’Abel et de Caïn. Dieu considérait leurs cœurs et non leurs présents, le présent ne lui plaisait plus autant que le cœur lui était agréable. Abel, homme juste et pacifique, offre à Dieu des sacrifices innocents ; il nous apprend que nous devons approcher de l’autel avec la crainte de Dieu, avec un cœur simple, avec l’esprit de sainteté, de paix et de concorde. C’est à juste titre, qu’offrant à Dieu de pareils sacrifices, il est devenu lui-même victime. Le premier, il a suivi la route du martyre et il a dignement figuré la Passion de Jésus-Christ, lui qui avait conservé la justice et la paix du Seigneur. Voilà les hommes que Dieu couronnera au jour du jugement et qu’il réclamera pour les siens. Mais l’homme animé de l’esprit de discorde et de haine, fût-il mis à mort pour le nom de Jésus-Christ, saint Paul nous assure qu’il ne pourrait expier son crime; car il est écrit : « Celui qui hait son frère est un homicide ; or, un homicide ne peut ni arriver au royaume du ciel ni vivre en Dieu » (1 Jn 3, 15). Peut-il être avec le Christ, celui qui a préféré imiter Judas que le Christ ? Quelle tache, mes frères, que celle que le baptême du sang ne peut laver ! Quel crime que celui qui ne peut être expié par le martyre !


Le Seigneur nous ordonne d’ajouter, Ne nous laisse pas induire en tentation :
Nous voyons par ces paroles que l’ennemi ne peut rien contre nous, si Dieu ne le permet. Ainsi nous devons mettre entre les mains de Dieu nos craintes, nos espérances, nos résolutions, puisque le démon ne peut nous tenter qu’autant que Dieu lui en donne le pouvoir. C’est ce que nous enseigne l’Écriture : « Nabuchodonosor, roi de Babylone, vint assiéger Jérusalem et Dieu la livra entre ses mains » (2R 24, 11). Or, c’est à cause de nos péchés que Dieu donne au mauvais esprit une certaine puissance contre nous. Qui a livré les dépouilles de Jacob et d’Israël entre les mains des ennemis ? N’est-ce pas le Dieu qu’ils ont offensé, dont ils ont repoussé les commandements et méprisé la loi ? N’est-ce pas lui qui a fait tomber sur eux le poids de sa colère ? (Isa 42,25). Nous voyons le même fait dans l’histoire de Salomon : il pèche, il s’éloigne des préceptes et des voies du Seigneur, aussi l’Écriture nous dit : « Le Seigneur excita Satan contre Salomon » (1R 9, 14). Ce pouvoir est accordé à l’ennemi pour deux motifs : ou pour nous punir de nos fautes, ou pour nous glorifier par l’épreuve. C’est ce que nous montre l’histoire de Job. « Tout ce qu’il possède » , dit le Seigneur au démon, « est entre tes mains, mais prends garde de toucher à sa personne » (Job 1, 12). De même, pendant sa passion, le Sauveur dit à Pilate : « Tu n’aurais contre moi aucun pouvoir, s’il ne te venait d’en Haut » (Jn 19, 11). Ainsi lorsque nous demandons à Dieu de ne pas être induits en tentation, cela nous rappelle notre infirmité et notre faiblesse. Cela nous tient en garde contre les révoltes de l’orgueil, contre la présomption et la vaine gloire. Nous ne devons, nous glorifier de rien, pas même de la confession du nom de Jésus-Christ, pas même du martyre ; car Jésus nous recommande l’humilité en disant : « Veillez et priez pour ne pas être exposés à la tentation. L’esprit est prompt, mais la chair est faible » (Mt 36, 41). Ainsi lorsqu’on reconnaît humblement sa faiblesse et qu’on rapporte tout à Dieu, son cœur s’ouvre à la miséricorde, et il exauce des prières inspirées par le respect et par le désir de lui plaire. À la fin, se trouve la formule qui renferme en deux mots toutes nos demandes et toutes nos prières…


Délivre nous du malin :
Par ces mots, nous entendons tous les actes d’hostilité que l’ennemi peut exercer contre nous dans ce monde et dont Dieu seul, par sa grâce, peut nous garantir et nous délivrer. Quand nous avons dit : Délivre nous du malin, il ne reste plus à rien à demander. Nous implorons la protection divine contre l’esprit du mal, et, après l’avoir obtenue, nous sommes en sûreté contre les assauts du démon et du monde. Car comment craindre le siècle, quand Dieu nous couvre de son égide ?


Saint Cyprien de Carthage (200-258)

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Voir également de Saint Cyprien de Carthage :
La Catéchèse de Benoît XVI sur « Saint Cyprien de Carthage »
La Prière de Saint Cyprien de Carthage « Prions pour que la Paix soit rendue à l'Église »
La Prière de Saint Cyprien de Carthage « La Patience est un attribut de Dieu, et quiconque est patient imite Dieu le Père »
Le Commentaire de Saint Cyprien de Carthage sur la « Prière du Notre Père »
La Prière de Saint Cyprien de Carthage « Ô Sainte Pénitence ! »