La troisième « Homélie sur le Mariage » de Saint Jean Chrysostome :

J'ai manqué à votre précédente réunion, et j'en ai été fâché : mais le festin n'en a été que plus somptueux et je m'en suis réjoui. Celui qui partage avec moi le soin de cultiver vos âmes est celui qui l'autre jour a ouvert le sillon : sa riche éloquence a versé la graine; son infatigable sollicitude a fait l'œuvre du laboureur. Vous avez vu la pureté de ce langage, vous avez ouï l'élégance de cette diction ; vous avez été abreuvés de l'eau qui jaillit vers la vie éternelle ; vous avez vu la source qui lance des torrents d'or pur. On cite un fleuve qui porte des paillettes d'or aux habitants de ses rives, non que les eaux aient la vertu de donner naissance à l'or ; mais comme les sources de ce fleuve traversent par hasard des montagnes renfermant des mines, le courant, dans son trajet, s'enrichit aux dépens de cette terre fortunée, et devient un trésor pour les riverains qui n'ont qu'à recueillir ces présents du hasard. Pareil à ce fleuve, le maître qui vous a parlé l'autre jour, en parcourant la mine des saintes Écritures, y a recueilli les pensées, incomparablement plus précieuses que l'or, dont il a fait largesse à vos âmes. Les miennes, je le sais, vous paraissent aujourd'hui bien peu de chose. L'homme habitué à une table indigente s'est-il vu admettre par hasard à un banquet moins frugal : s'il lui faut maintenant retourner à son ancien régime, il n'en sentira que mieux sa pauvreté.

Néanmoins je ne reculerai point devant ma tâche. Car vous savez, pour l'avoir appris de Paul, manger et souffrir la faim, avoir du superflu et manquer du nécessaire, admirer le riche et ne point mépriser le pauvre. Et de même que ceux qui aiment à boire font fête au bon vin, sans dédaigner celui qui ne le vaut pas ; de même, dans votre passion pour la céleste parole ; vous prisez le talent chez vos maîtres, mais ceux qui sont moins habiles n'en rencontrent pas moins en vous une ardeur et un zèle peu communs. En effet, l'homme indolent et dissolu manque d'appétit, même devant une table bien servie ; au contraire, l'homme actif et sobre, celui qui a faim et soif de la justice, court avec joie s'asseoir à un repas frugal. Et que mes paroles ne sont point flatterie, c'est ce que vous-mêmes avez bien fait voir dans notre précédent entretien. Nous vous parlions longuement du mariage : nous vous montrions que c'est un véritable adultère que de répudier sa femme, ou d'épouser une femme répudiée, du vivant de son premier mari ; nous vous lisions la loi du Christ ainsi conçue : « Quiconque épouse une femme répudiée se rend coupable d'adultère ; quiconque répudie sa femme, hormis le cas de prostitution, la rend adultère » (Mt. 5, 32). Je vis alors beaucoup d'entre vous baisser la tête, se frapper le visage, n'oser lever les yeux ; alors, portant mes regards au ciel, je n'écriai : « Loué soit le Seigneur de ce que notre voix ne frappe point des oreilles privées de vie, de ce que nos paroles saisissent les esprits de nos auditeurs, et les ébranlent si fortement ! » Le mieux sans doute est de ne point pécher du tout : mais c'est quelque chose encore, à l'égard du salut, que d'être contristé après le péché, de porter condamnation contre son cœur, de flageller sa conscience avec un scrupule acharné ; un tel repentir fait partie de la justification, et c'est le chemin qui mène à ne plus jamais pécher. Voilà pourquoi Paul se réjouissait quand il avait affligé ses auditeurs, non de les avoir affligés, mais de les avoir corrigés en les affligeant : « Je me réjouis », dit-il, « non de vous voir affligés, mais de vous voir dans cette affliction qui mène au repentir ; car toute affliction selon Dieu produit un repentir de salut » (2 Cor. 7, 9-10). Que ce soient vos péchés ou ceux des autres qui vous aient jetés dans la tristesse, je ne puis dire combien vous méritez d'éloges. Pleurer sur le sort d'autrui, c'est montrer des entrailles apostoliques, c'est imiter l'Esprit-Saint dont voici les paroles : « Qui peut souffrir, sans que je souffre ? Qui peut être scandalisé sans que je sois dans les angoisses ? » (2 Cor. 11, 29). Avoir du regret de ses propres péchés, c'est éteindre la flamme préparée pour le châtiment de ses fautes antérieures, c'est se rendre pour l'avenir, grâce à ce chagrin, moins sujet à tomber. Et c'est pour cela que moi-même, vous voyant baisser la tête, sangloter, vous frapper le visage, je me réjouissais en songeant au fruit de cette douleur : c'est pour cela qu'aujourd'hui encore, je vous entretiendrai du même sujet, afin que ceux qui veulent entrer en ménage réfléchissent mûrement à ce qu'ils vont faire. En effet, s'agit-il pour nous d'un achat de maisons ou de serviteurs, nous prenons mille peines, nous tournons autour du possesseur actuel, des précédents propriétaires. Il nous faut connaître dans un cas l'état du mobilier, dans l'autre la constitution physique et les principes moraux. A plus forte raison, avant de se marier, doit-on prendre autant et bien plus de précautions.

On peut revendre une maison dont on est mécontent ; on peut renvoyer un serviteur incapable à la personne qui s'en est défaite, mais une épouse, on ne peut la rendre à ceux dont on la tient ; de toute nécessité il faut la garder chez soi pour toujours, ou, si l'on s'en débarrasse en la chassant, être convaincu d'adultère selon les lois de Dieu. Ainsi, quand tu voudras te marier, ne te bornes pas à lire les lois qui sont faites pour le monde : lis d'abord, lis celles qui ont force parmi nous. Car c'est d'après celles-ci, et non pas sur les autres, que dans le grand jour Dieu te jugera : en négligeant ces dernières, c'est une perte d'argent que souvent l'on encourt, mais celles dont je parle appellent sur leurs transgresseurs les supplices éternels et la flamme inextinguible de l'enfer.

Cependant quand vous voulez vous marier, vous n'avez rien de plus pressé que de courir chez les jurisconsultes du siècle ; là, vous vous installez, vous vous enquérez minutieusement de ce qui arrivera si la femme meurt sans enfants, ou, au contraire, si elle laisse un, deux, trois enfants ; de ce que deviendront ses biens selon qu'elle aura encore son père, ou qu'elle l'aura perdu ? Quelle part de son héritage doit revenir à ses frères, quelle part à son mari ? Dans quel cas celui-ci aura t-il droit à la totalité, et pourra-t-il s'opposer à ce qu'il en soit rien distrait en faveur de personne ? Et mille autres questions pareilles dont vous harcelez des légistes : démarches, précautions, rien ne vous coûte pour empêcher les parents de la femme de s'immiscer à aucun titre dans ses affaires; et pourtant, comme je l'ai dit plus haut, dût-il advenir quelque accident imprévu, il ne s'agirait que d'une perte d'argent, ce qui ne vous empêche pas de mettre en œuvre toute votre vigilance. Eh bien ! Si pour éviter un préjudice pécuniaire, nous déployons tant d'activité , ne serait-il pas absurde, quand il est question du péril de notre âme et des comptes qui se règlent là-haut, de ne donner aucun soin à une affaire qui réclame, avant toute autre, notre zèle, notre empressement et notre sollicitude ?

En conséquence, j'invite et j'exhorte ceux qui veulent se marier à prendre conseil du bienheureux Paul, à lire les lois qu'on trouve chez lui au sujet des mariages, à s'instruire d'abord des recommandations qu'il adresse à l'homme auquel est échue une femme vicieuse, corrompue, adonnée au vin , acariâtre, sans jugement, ou frappée de quelque autre imperfection ; et alors seulement à entrer en pourparlers au sujet du mariage. Si tu vois que Paul te permet, pour peu que tu découvres chez ta femme un de ces défauts, de la répudier et d'en prendre une autre, il n'y a plus aucun risque et tu peux te rassurer. Mais s'il te refuse ce droit et t'ordonne au contraire de tout endurer chez ta femme, hormis la prostitution, et de la garder chez toi, quels que soient ses défauts, alors affermis-toi dans cette pensée qu'il te faudra subir tous les vices de ta femme ; que si cette obligation te paraît rigoureuse et intolérable, n'épargne ni tes soins, ni ta peine pour te pourvoir d'une épouse bonne, sage et docile, et ne perds point de vue cette alternative imposée au mari d'une femme vicieuse, ou de supporter les ennuis qu'elle lui cause, ou, s'il s'y refuse et la répudie, d'avoir à répondre d'un adultère. Car il est écrit : « Quiconque répudie sa femme, hormis le cas de prostitution, la rend adultère; et quiconque épouse une femme répudiée se rend coupable d’adultère » (Mt 5, 32). Une fois bien pénétrés, avant le mariage, de ces réflexions et bien instruits de ces lois, nous mettrons tous nos soins à faire choix, tout d'abord, d'une femme vertueuse et bien assortie à notre humeur ; cela fait, nous n'y gagnerons point seulement de ne la répudier jamais, mais encore de l'aimer avec une profonde tendresse, ainsi que Paul le recommande. En effet, il ne se borne pas à dire : « Hommes, aimez vos femmes » (Ep. 5, 25) ; mais il indique encore le degré de cette affection en ajoutant : « Comme le Christ a aimé l'Église ». Mais comment, dis-moi, le Christ L'a-t-Il aimée ? Jusqu'à se sacrifier pour elle. Ainsi, fallût-il mourir pour ta femme, ne marchande point. Si le Seigneur a aimé son esclave au point de se donner pour elle, à plus forte raison dois-tu le même amour à ta compagne d'esclavage. Mais peut-être est-ce la beauté de l'épouse qui a entraîné l'époux, ou les vertus de son âme ? On ne saurait le prétendre, car la suite montre qu'elle était laide et sordide ; écoutez plutôt : Il s'est sacrifié pour elle, vient-il de dire, et il ajoute : « Afin de la sanctifier en la purifiant par l'eau ». Par ce mot purifier, il fait entendre qu'elle était impure et souillée, et non point d'une souillure comme une autre, mais d'une extrême impureté ; ce n'était que graisse, que fumée, que sang; que taches de toute espèce. Et cependant il n'a pas eu dégoût de sa laideur, il a remédié à ses disgrâces, il a changé sa figure, corrigé ses formes, réparé ses imperfections ; c'est l'exemple que tu dois suivre. Quelques fautes que ta femme puisse commettre à ton égard, oublie tout, pardonne tout. A-t-elle un mauvais caractère, réforme-le à force de douceur et de bonté, comme a fait le Christ à l'égard de l'Église. Car, non content de laver ses taches, il l'a encore débarrassée de la vieillesse, en lui faisant dépouiller le vieil homme, ce composé d'iniquités. Et c'est à quoi Paul encore fait allusion, en disant : « Afin de se faire une Eglise glorieuse, qui n'eût ni taches, ni rides » (Ep. 5, 27). En effet, c'est peu de l'avoir embellie ; il l'a rajeunie, non selon le corps et la nature, mais selon l'âme et la volonté. Et ce qu'il faut admirer, ce n'est pas seulement que, l'ayant reçue laide, repoussante, difforme et décrépite, loin de prendre en dégoût sa laideur, il se soit livré lui-même au trépas et l’ait transformée par là au point de la rendre admirablement belle ; c'est que, dans la suite, en dépit des taches et des souillures qui reviennent souvent la ternir, il ne la répudie point, ne s'en sépare point, et qu'il persiste à l'entourer de ses soins et à la corriger. Combien, dites-moi, ont péché après avoir reçu la foi ? Et pourtant il ne les a point repoussés avec dégoût. Par exemple ce fornicateur connu des Corinthiens était membre de l'Église, cependant le Christ n'a point coupé ce membre : il l'a redressé. L'Église des Galates tout entière s'emporta hors de la voie et tomba dans le judaïsme, néanmoins il ne l'a pas rejetée non plus : il lui a donné ses soins par le ministère de Paul et l'a ramenée ainsi dans sa première famille. Et nous aussi, de même que, si nous tombons malades, nous ne coupons pas le membre, mais travaillons à chasser la maladie ; c'est ainsi que nous devons agir à l'égard d'une épouse. Si elle a quelque défaut, au lieu de la répudier, c'est son vice qu'il faut tâcher d'expulser. D'ailleurs on peut amener une femme à s'amender, tandis qu'il est bien des cas où un membre attaqué ne peut se guérir. Néanmoins, bien que nous connaissions le membre infirme pour incurable, nous ne le retranchons point pour cela. Combien d'hommes ont un pied de travers, une jambe boiteuse, un bras paralysé et perclus, un œil privé de lumière, qui ne se font point extraire cet œil, couper cette jambe, amputer ce bras, et qui, sans méconnaître que ces parties de leur corps lui sont désormais inutiles et ne servent qu'à le défigurer, les gardent néanmoins par égard pour la solidarité qui les attache aux autres. Mais si, quand la guérison est impossible et que l'utilité est nulle, nous montrons tant de circonspection à abandonner le malade, alors qu'il reste de l'espérance et des chances nombreuses de changement, n'est-ce pas le comble de l'absurdité ? Les infirmités naturelles laissent l’homme sans recours ; mais une volonté pervertie est susceptible d'amélioration.

En vain tu objecterais que le mal de ta femme est incurable, qu'en dépit de tes soins elle s'obstine à suivre ses propres penchants ce n'est pas encore une raison suffisante pour la répudier ; car, de ce qu'on ne peut guérir un membre, il ne s'ensuit pas qu'on doive le couper. Or c'est un de tes membres que ta femme : « Ils seront deux dans une chair », dit l'Écriture (Gn. 2, 24). Mais quand c'est d'un membre qu'il s'agit, il n'y a nul profit à le soigner, une fois que les progrès de la maladie ont rendu la médecine impuissante. Au contraire, si le malade est ta femme, quand bien même sa maladie serait incurable, compte que tu seras bien récompensé de tes leçons et de tes soins paternels. Et dût-elle n'en recueillir aucun fruit, Dieu saura bien rémunérer notre patience, parce que c'est sa crainte qui nous aura excités à montrer tant de persévérance à supporter avec douceur les défauts de notre compagne, à diriger ce membre de nous-mêmes : « Membre de nous-mêmes », dis-je, et « membre inséparable » : aussi devons-nous l'aimer avec prédilection. C'est ce que nous enseigne encore le même Paul en disant : « Les hommes doivent aimer leurs femmes comme ils aiment leurs corps. Car jamais personne n'a haï sa propre chair ; mais il la nourrit et l'entoure de soins comme a fait le Christ pour l'Eglise, car nous sommes membres de son corps, de sa chair, de ses os » (Ep. 5, 28-30).

Il veut dire que, comme Eve est née de la côte d'Adam, ainsi nous sommes nés de la côte du Christ. En effet, c'est ce que signifie « De sa chair et de ses os ». Mais, pour ce qui est d'Eve, nous savons tous qu'elle est née de la côte d'Adam, et l'Écriture dit clairement que Dieu envoya le sommeil sur Adam, prit une de ses côtes, et en façonna la femme. Maintenant, sur quoi se fonder pour prétendre que l'Église aussi est formée de la côte du Christ ? C'est encore l'Écriture qui nous l'indique. En effet, lorsque le Christ fut élevé sur la Croix, y fut attaché et mourut, un des soldats s'approchant Lui perça le flanc, et il en sortit du sang et de l'eau (Jn 19, 34). Eh bien ! C’est de ce sang et de cette eau que toute l'Église est formée. Jésus lui-même l'atteste par ces paroles : « Quiconque ne sera point régénéré par l'eau et l'esprit, ne pourra entrer dans le royaume des cieux » (Jean 3, 5). Le sang, c'est l'esprit. Nous naissons grâce à l'eau du Baptême, et c'est par le sang que nous sommes nourris. Voyez-vous comment nous provenons de ses os et de sa chair, enfantés, nourris par son sang, par son eau ? Et de même que, pendant le sommeil d'Adam, la femme fut façonnée, ainsi, le Christ mort, l'Église fut formée de son côté. Mais, s'il faut aimer sa femme, ce n'est pas seulement parce que notre femme est membre de nous-mêmes, et que nous avons fourni la matière dont elle a été créée : c'est encore parce que Dieu a promulgué à ce sujet une loi que voici : « L'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils seront deux dans une chair » (Gn. 2, 24). C'est pour cela que Paul aussi nous a lu cette loi, afin de nous pousser de toutes parts à cet amour. Observez ici la sagesse apostolique ! Ce n'est point exclusivement au nom des lois divines, ni des lois humaines, qu'il nous invite à aimer nos épouses ; mais il fait parler les unes et les autres tour à tour : de telle façon que les esprits élevés et philosophiques soient amenés à aimer par les motifs célestes, les esprits faibles au contraire par les raisons terrestres et naturelles. Dans cette vue, il s'appuie d'abord sur la sagesse du Christ et commence son exhortation en ces termes : « Aimez vos femmes ainsi que le Christ a aimé l'Église ». Mais ce qui vient après est humain : Les hommes doivent aimer leurs femmes autant que leurs propres corps. La suite est du Christ : Nous sommes membres de son corps, de sa chair, de ses os. Mais ceci vient des hommes : L'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme. Et après avoir lu cette loi, il ajoute : Voilà le grand mystère. En quoi, grand ? Demanderez-vous. En ce qu'une jeune fille, enfermée jusque-là dans sa chambre, peut aimer et chérir du premier jour, comme son propre corps, l'époux qu'elle n'avait jamais vu auparavant ; en ce que l'homme qu'elle n'a jamais vu préfère du premier jour à toutes choses, une femme avec laquelle il n'avait pas précédemment échangé un propos, qu'il la préfère, dis-je, à ses amis, à ses proches, à son père et à sa mère... Parlons maintenant des parents : viennent-ils, hors ce seul cas, à éprouver quelque perte d'argent, les voilà dans le chagrin ; dans la peine ; ils traînent devant les tribunaux celui qui leur a fait tort : et voici qu'un homme que souvent ils n'ont jamais vu, qu'ils ne connaissent pas, reçoit d'eux avec leur fille une dot considérable. Que dis-je ? C’est une fête pour eux, bien loin qu'ils imputent cet événement à la mauvaise fortune. Au moment où ils se voient enlever leur fille, ils n'éprouvent ni regret de l'intimité passée, ni dépit, ni douleur : loin de là, ils rendent grâces, et jugent leurs vœux exaucés, quand il leur est donné de voir leur fille quitter leur maison, et avec elle s'en aller une partie de leur fortune. Paul remarquant tout cela, considérant que les deux époux quittent leurs parents pour s'attacher l'un à l'autre, et qu'une si longue habitude a dès lors moins d'emprise que cette liaison fortuite, réfléchissant de plus que ce n'est pas là un fait humain, et que c'est Dieu qui sème ces amours dans les âmes, qui inspire cette joie aux parents des époux, comme aux époux eux-mêmes, Paul, en conséquence, a écrit : « Voilà le grand mystère ». Et, pour prendre un exemple chez les enfants, comme le petit enfant qui vient de naître reconnaît tout d'abord ses parents en les voyant, avant de savoir parler : ainsi l'époux et l'épouse, sans que personne les rapproche, les exhorte, les instruise de leurs devoirs, n'ont qu'à se voir pour être unis. Puis, observant que la même chose est arrivée pour le Christ, et principalement pour l’Église, il s'étonne, il admire. Et comment donc la même chose est-elle arrivée pour le Christ et pour l'Église ? De même que le mari quitte son père pour aller trouver sa femme, de même le Christ a quitté le trône paternel pour aller vers son épouse. Au lieu de nous appeler là-haut, il est descendu lui-même vers nous. (D'ailleurs par ces mots il a quitté, n'allez pas entendre un déplacement, mais bien une condescendance ; en effet, même étant avec nous, il était encore avec son Père). Aussi Paul dit-il : « Voilà le grand mystère ». Grand sans doute, même à ne regarder que les hommes. Mais quand je vois que cela est encore vrai à l'égard du Christ et de l'Église, alors je m'étonne, alors j'admire. Lui-même après ces mots : « Voilà le grand mystère », ajoute ceci : « Je parle à l'égard du Christ et de l'Église ». Tu sais maintenant quel mystère c'est que le mariage ; tu sais de quelle grande chose il est le symbole, songes-y donc mûrement et avec circonspection ; et ne cherche pas la richesse quand tu voudras prendre femme. Ne regarde pas le mariage comme un trafic, mais comme l'association de deux existences.

J'ai souvent ouï dire : Un tel était pauvre son mariage l'a enrichi, il a épousé une femme riche : il vit maintenant dans le luxe et l'opulence. Que dis-tu là, mon ami ? Tu veux que ta femme te rapporte de l'argent ? Tu peux dire cela sans avoir honte, sans rougir ? Et tu ne vas pas te cacher au fond de la terre, toi, qui peux imaginer de pareilles spéculations ? Est-ce là le langage d'un époux ? Tu n'as rien à demander à ta femme que de veiller sur tes épargnes, d'administrer tes revenus, d'avoir soin de ta maison. Dieu te l'a donnée pour t'aider en cela comme dans toutes les choses du même genre. Attendu que deux sortes d'affaires se partagent notre vie, les affaires publiques et les affaires privées, le Seigneur a divisé la tâche entre l'homme et la femme : à celle-ci il a départi le gouvernement de la maison, à celui-là toutes les affaires de l'État, toutes celles qui se traitent sur la place publique, jugements, délibérations, commandements d'armées, et le reste. La femme est incapable de diriger un javelot, de lancer un trait, mais elle est capable de manier la quenouille, de tisser une toile, de faire régner le bon ordre, dans toute la maison. Elle est incapable d'ouvrir un avis dans un conseil ; mais elle est capable d'ouvrir un avis à la maison, et souvent, dans les soins domestiques que son mari partage avec elle, elle montre plus de clairvoyance que lui-même. Elle est incapable de bien gérer les deniers publics, mais elle est capable de bien élever ses enfants, ce trésor précieux entre tous ; elle est capable d'observer les manquements des servantes, de surveiller les mœurs des serviteurs, de procurer à son époux plus de sécurité, de la décharger de tous les soins qu'exige un ménage, j'entends ceux de l'office, du filage, de la cuisine, de la toilette : enfin, elle prend sur elle tous les travaux dont il ne serait ni convenable, ni facile à l'homme de s'occuper, quelque difficile à contenter qu'il puisse être. En effet, c'est un trait de la générosité et de la sagesse divines, que celui qui excelle dans les grandes choses, se montre dans les petites insuffisant et incapable, de telle sorte que l'homme ait besoin de la femme. En effet, si Dieu avait créé l'homme également propre aux deux emplois, le sexe féminin n'aurait été qu'un objet de mépris : et, d'autre part, s'il avait permis aux femmes des fonctions plus relevées et plus sérieuses, il leur aurait inspiré des prétentions extravagantes. Aussi, a-t-il évité de donner les deux aptitudes à la même créature, de peur que l'un des sexes ne fût éclipsé et ne parût inutile : et il n'a pas voulu non plus faire la part égale aux deux sexes, de peur que cette égalité n'engendrât des conflits, des querelles, et que les femmes n'élevassent leurs prétentions jusqu'à disputer aux hommes le premier rang ; mais conciliant le besoin de paix avec les convenances de la hiérarchie, il a fait dans notre vie deux parts, dont il a réservé à l'homme la plus essentielle et la plus sérieuse, en assignant à la femme la plus petite et la plus humble : de telle sorte que les nécessités de l'existence nous la fassent honorer, sans que l'infériorité de son ministère lui permette d'entrer en révolte contre son mari.

En conséquence, cherchons tous désormais une seule chose, la vertu, un bon naturel, afin de jouir de la paix, de goûter les délices d'une concorde et d'une affection perpétuelles. Epouser une femme riche, c'est prendre un souverain plutôt qu'une femme. Par elles-mêmes, déjà, les femmes ont assez de vanité, assez de penchant à briller : s'il leur survient encore le renfort dont je parle, comment leurs maris pourront-ils y tenir désormais ? Au contraire, celui qui prend une femme de sa condition, ou plus pauvre que lui, prend une auxiliaire ; une alliée : et c'est vraiment le bonheur qu'il introduit dans sa maison. La gêne que cause à l'épouse sa pauvreté lui inspire toutes sortes de soins et d'attentions pour son mari, l'obéissance, une soumission parfaite, et supprime toutes les causes de disputes, de querelles, d'extravagances, de rébellion : elle unit les deux époux dans la paix, la concorde, la tendresse, l'harmonie. Ce n'est donc pas l'argent que nous devons chercher, mais la paix, si nous voulons trouver le bonheur. Le mariage n'est pas fait pour remplir notre maison de luttes et de combats, pour nous faire vivre au milieu des disputes et des querelles, pour mettre la division dans le ménage et nous rendre l'existence insupportable, mais pour nous procurer une aide, pour nous ouvrir un port, un asile, pour nous consoler dans l'affliction, pour que nous trouvions de l'agrément dans la conversation de notre femme. Combien n'a-t-on pas vu de riches, enrichis encore par la dot de leurs femmes, mais privés du même coup, pour jamais, de la paix et de la félicité, par un mariage qui faisait de leur table une arène, un théâtre de querelles journalières ? Combien, au contraire, ne voit-on pas de pauvres, unis à des femmes plus pauvres encore, qui jouissent de la paix, et sont heureux de voir la lumière, tandis que plus d'un riche, au sein de l'abondance, souhaite la mort pour être délivré de sa femme, et ne demande qu'à déposer le fardeau d'une telle vie ? Tant il est vrai que l'argent ne sert à rien, faute d'une compagne vertueuse ! Mais, pourquoi parler de paix et de concorde ? Celui-là même qui ne songe qu'à gagner de l’argent, se trouve mal, souvent, d'avoir épousé une femme plus riche que lui. Quand il a augmenté son luxe en proportion de la dot reçue, une mort prématurée n'a qu'à venir l'obliger de restituer la dot entière aux parents : alors, pareil à ces naufragés dont la personne seule échappe aux flots, ce malheureux, au bout de tant de querelles, de luttes, de révoltes, de procès, a grand peine à se tirer d'affaire avec ses quatre membres et sa liberté. Et comme on voit des trafiquants insatiables, pour avoir encombré leur vaisseau de marchandises et lui avoir imposé un fardeau au-dessus de ses forces, causer la submersion de leur équipage, et perdre toute leur cargaison : ainsi, ces ambitieux qui font des mariages démesurément riches, dans la pensée d'augmenter beaucoup leur avoir, grâce à leurs femmes, perdent souvent jusqu'à ce qu'ils possédaient en se mariant : il suffit d'un instant et du choc d'une vague pour faire enfoncer le navire ; ainsi, la mort prématurée de la femme a suffi pour apporter la ruine avec le deuil à son mari.

Considérons bien tout cela, et, au lieu de chercher la fortune, cherchons la vertu, l'honnêteté, la modestie. Une femme modeste, vertueuse et sage, fût-elle sans fortune, saura tirer parti de la pauvreté mieux qu'une autre de la richesse : au contraire, une femme gâtée, intempérante, acariâtre, trouvât-elle au logis des milliers de trésors, les aura bientôt dissipés avec la vitesse du vent, et précipitera son mari dans d'innombrables maux, outre la ruine. Ce n'est donc pas l'opulence que nous devons rechercher, mais une femme qui sache bien employer l'argent du ménage.

Apprends d'abord quelle est la raison du mariage, quel dessein l'a fait introduire dans notre existence, et n’en demande pas davantage. Quel est donc l'objet du mariage, et dont quelle vue Dieu l'a-t-il institué ? Écoute ce que dit Paul : « De peur des fornications, que chacun ait une femme à soi » (1 Cor. 7, 2). Il n'a pas dit : remédier à sa pauvreté ni pour se mettre dans l'aisance. Pourquoi donc ? Afin que nous évitions les fornications, afin que nous réprimions notre concupiscence, afin que nous vivions dans la chasteté, afin que nous nous rendions agréables à Dieu en nous contentant de notre propre femme. Voilà le présent que nous fait le mariage, et voilà le fruit, en voilà le bénéfice. Ne lâche donc pas le plus pour courir après le moins ; car l'argent est peu de chose au prix de la chasteté. Le seul motif qui doive nous déterminer au mariage, c'est la résolution de fuir le péché, d'échapper à toute fornication ; tout le mariage doit donc tendre à ce but, de nous aider à la chasteté. Or il en sera ainsi, si nous épousons des femmes capables de nous inspirer beaucoup de piété, beaucoup de retenue, beaucoup de sagesse. En effet, la beauté du corps, quand elle n'a point la vertu pour compagne, peut bien retenir un mari vingt ou trente jours, mais au delà elle perd son empire, laisse voir les vices qu'elle cachait d'abord, et dès lors tout le charme est rompu. Au contraire, celles en qui reluit la beauté de l’âme, n'ont rien à craindre de la fuite du temps, qui leur fournit chaque jour de nouvelles occasions de découvrir leurs belles qualités ; l'impur de leurs époux n'en devient que plus ardent, et l'attachement mutuel ne fait que se resserrer. Dans cet état de choses et devant l'Obstacle de cette ardente et légitime affection, toute espèce d'amour impudique est rejetée bien loin ; l'idée même de l'incontinence n'entrera jamais chez ce mari attaché à sa femme par l'amour ; jusqu'à la fin il lui reste fidèle, et ainsi, par sa chasteté, appelle sur toute sa maison la bienveillance et la protection divines. Voilà les unions que formaient nos bustes des anciens temps, plus attentifs à la vertu qu'à la fortune. Pour le prouver par un exemple, je vous rappellerai un de ces mariages : Abraham déjà vieux et avancé en âge dit au plus âgé de ses serviteurs qui gérait tous ses biens : Pose ta main sous ma cuisse afin que je te fasse jurer au nom du Seigneur Dieu du ciel et de la terre, de ne pas donner pour femme, à mon fils Isaac une des filles des Chananéens, parmi lesquels j'habite, mais tu te rendras dans la terre où je suis né, au milieu de ma tribu, et tu choisiras là une épouse pour mon fils (Gn 24, 1-4). Voyez-vous quelle sollicitude chez cet homme vertueux, chez ce juste, au sujet du mariage ; il n'a pas recours, comme cela se pratique aujourd'hui, à des entremetteuses, à des négociatrices, à de vieilles conteuses de fables ; c'est à son propre serviteur qu'il confie cette affaire. Et ceci même est une grande marque de la prudence de ce patriarche, qu'il ait su former assez bien un serviteur pour le rendre capable d'un pareil ministère. Ensuite la femme qu'il lui faut n'est ni une femme riche, ni une belle femme, mais une femme vertueuse ; et c'est pour cela qu'il prescrit un aussi long voyage à son messager. Considérez aussi l'intelligence du serviteur : il ne dit point : quelle commission me donnes-tu là ! Quand nous sommes entourés d'un si grand nombre de nations, chez lesquelles se trouvent en grand nombre des filles d'hommes riches, distingués, illustres, tu m'envoies dans un pays aussi lointain, parmi des hommes inconnus ? A qui m'adresser ? Qui me connaîtra ? Et s'ils me tendent des embûches ? S'ils me trompent ? Car il n'y a rien de si facile à prendre au piège qu'un étranger. Il ne fit aucune de ces objections, mais négligeant toutes ces difficultés, il s'arrêta seulement au soupçon qui se présente tout d'abord à l'esprit : en ne résistant pas à son maître, il avait montré son obéissance ; en demandant seulement ce dont il fallait principalement s'informer, il manifesta son intelligence et sa prévoyance. A quoi fais-je allusion ? Et quelle est donc cette question qu'il adressa à son maître ? Si la femme, dit-il, ne veut point partir avec moi, ramènerai-je ton fils dans le pays d'où tu es sorti ? Abraham répondit : Ne ramène pas mon fils en ce pays. Le Seigneur Dieu du ciel et de la terre qui m'a tiré de la maison de mon père et de la terre où je suis né, qui m'a parlé et m'a dit avec un serment ces paroles : Je donnerai cette terre à toi et à ta postérité, ce même Dieu enverra son ange devant toi, et t'aplanira le chemin (Gn 24, 4-7). Voyez-vous la foi du patriarche ? Au lieu de faire appel à ses amis, à ses parents, ou à toute autre personne, c'est Dieu même qu'il donne pour interprète et pour compagnon de route à son messager. Puis, voulant rassurer ce serviteur, au lieu de dire simplement le Seigneur Dieu du ciel et de la terre, il ajoute : qui m'a tiré de la maison de mon père. Souviens-toi, lui dit-il, comment nous avons fait ce long voyage, comment après avoir abandonné notre propre pays, nous avons trouvé sur la terre étrangère plus de ressources et de félicité, comment l'impossible est devenu possible. Et ce n'est pas seulement en ce sens qu'il dit : Qui m'a tiré de la maison de mon père ; il veut encore indiquer que Dieu est son débiteur. Nous sommes ses créanciers, dit-il, il a dit lui-même : Je donnerai cette terre à toi et à ta postérité. De sorte que, tout indignes que nous sommes ; en considération de la promesse qu'il nous a faite de sa bouche, et dans la vue de l'accomplir, il nous assistera, aplanira devant nous tous les obstacles, et mènera à consommation ce qui est l'objet de nos vieux. Cela dit, il congédia son messager.

Parvenu au pays qui lui avait été désigné, celui-ci n'aborda aucun des habitants de la ville, il n'entra pas en conversation avec les hommes, il n'appela point les femmes ; mais remarquez comment il resta fidèle, lui aussi, à l'intermédiaire qui lui avait été donné, comment il s'adressa à lui seul. Il se lève pour prier, et dit : Seigneur, Dieu de mon maître Abraham, aplanis, aujourd'hui le chemin devant moi (Gn. 24, 12). Il ne dit pas : Seigneur mon Dieu ; que dit-il donc ? Seigneur, « Dieu de mon maître Abraham ». Je ne suis qu'un misérable, un objet de rebut ; mais je me couvre de mon maître ; car ce n'est pas pour moi que je viens, je ne suis que son ministre ; aie donc égard à sa vertu, et aide-moi à accomplir jusqu'au bout la tâche prescrite.

Maintenant, pour que vous n'alliez pas croire qu'il parle en créancier qui réclame ce qui lui est dû , écoutez les paroles qui suivent : » Et prends en miséricorde mon maître Abraham » (Gen. 24, 12). Quand nous aurions des milliers de mérites, nous voulons devoir à la grâce notre salut, et tenir tout de ta bonté, rien à titre d'acquittement ou de restitution. Et que demandes-tu donc ? Voici, répond-il, que je me tiens debout auprès de la fontaine, et les filles des habitants de la ville sortiront pour venir puiser de l'eau. Donc la jeune fille à qui je dirai : prête-moi ta cruche afin que je boive, et qui me répondra : bois, et je donnerai de plus à boire à tes chameaux jusqu'à ce qu'ils soient abreuvés, c'est celle que tu as préparée pour ton serviteur Isaac, et par là je reconnaîtrai que tu as pris en miséricorde mon maître Abraham. Remarquez la sagesse du serviteur, au signe qu'il choisit. Il ne dit pas : si j'en vois une portée sur un char attelé de mules, traînant à sa suite un essaim d’eunuques, entourée de nombreux esclaves, belle et resplendissante de tout l'éclat de la jeunesse, c'est celle que tu as préparée pour ton serviteur. Que dit-il donc ? Celle à qui je dirai : Prête-moi la cruche afin que je boive. Que fais-tu, mon ami ? C'est une femme de cette sorte que tu cherches pour ton maître, une femme qui porte de l'eau, et qui daigne te parler ? Oui, répond-il : car il ne m'a pas envoyé chercher la richesse, ni la noblesse de la naissance, mais les qualités de l'âme. On trouve souvent des porteuses d'eau qui possèdent une vertu parfaite, tandis que d'autres, nonchalamment assises dans de riches demeures, sont pleines de vices et très-mauvaises. —Mais à quoi reconnaîtra-t-il la vertu de cette femme ? — Au signe qu'il a indiqué. Mais que vaut ce signe pour distinguer la vertu ? — Il est excellent et infaillible. Car il manifeste clairement la charité, de façon à rendre toute autre preuve superflue. Ses paroles reviennent donc à ceci, bien qu'il ne le dise pas en propres termes : Je cherche une vierge tellement charitable, qu'elle rende tous les services dont elle est capable. Et ce n'est point sans réflexions qu'il cherchait une telle épouse : mais, étant d'une maison où florissait surtout l'hospitalité, il voulait avant toute chose trouver une femme assortie à l'humeur de ses maîtres. C'est comme s'il disait : Nous voulons faire entrer chez nous un femme dont les mains soient ouvertes pour les hôtes ; afin qu'il n'y ait pas de guerre et de querelles lorsque le mari fera largesse de son bien à l'exemple de son père, et accueillera les étrangers : ce qui arriverait si la femme était regardante, et ne voulait pas laisser faire, comme c'est le cas dans bien des maisons ; dès maintenant je veux m'assurer si elle est hospitalière, car c'est de là que viennent toutes nos prospérités.

C'est par là que mon maître a obtenu du ciel celui qu'il va marier, par là qu'il est devenu père. Il a sacrifié un veau, et il a reçu un enfant ; il a pétri la farine, et Dieu lui a promis de lui donner des descendants aussi nombreux que les étoiles. Puis donc que c'est d'une telle source que découlent toutes nos prospérités, je recherche cette qualité avant toutes tes autres. Pour nous, ne nous arrêtons pas à ceci qu'il ne demandait que de l'eau : considérons plutôt que c'est la marque d'un cœur bien hospitalier, de ne pas se borner à donner ce qu'on demande, mais d'offrir plus que ce qui est demandé. Et il arriva ceci, dit l'Ecriture, qu'avant qu'il eût fini de parler, Rébecca sortait de la ville, et ainsi se trouva accomplie cette parole du Prophète : Tu n'auras pas fini de parler que je dirai : me voici (Isaïe 58, 9).

Voilà les prières des hommes vertueux : avant qu'elles soient finies, Dieu a, déjà consenti à les exaucer. Et toi aussi, par conséquent, lorsque tu voudras te marier, n'aie point recours aux hommes, ni à ces femmes qui font métier du malheur d'autrui, et ne se proposent qu'un but, à savoir, de gagner un salaire. Aie recours à Dieu. Il ne dédaigne point de présider lui-même à ton mariage. C'est lui-même qui en a fait la promesse en ces termes : « Cherchez le royaume des cieux, et tout le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33). Et garde-toi de dire : Mais comment puis-je voir le Seigneur ? Est-ce qu'il peut m'adresser la parole, et s'entretenir avec moi visiblement, de telle façon que je puisse aller à lui et l'interroger ? Pensées d'une âme sans foi. Un instant suffit à Dieu, et la parole ne lui est pas nécessaire pour exécuter tout ce qu'il veut : et c'est justement ce qui eut lieu pour le serviteur d'Abraham. Il n'ouït aucune voix, ne vit aucune apparition. Debout auprès de la fontaine, il pria, et sur-le-champ fut exaucé. Il arriva ceci, qu'avant qu'il eût fini de parler, il vit sortir de la ville Rébecca, fille de Bathuel, fils de Melcha ; portant une cruche sur l'épaule : cette vierge était très-belle ; elle était vierge, aucun homme ne l'avait connue. Mais à quoi bon me parler de sa beauté ? C'est afin que tu comprennes à quel point elle était chaste, et quelle beauté elle avait dans l'âme. C'est une chose admirable que la chasteté, mais bien plus admirable encore, quand elle est jointe à la beauté. C'est pourquoi l'Ecriture, avant de raconter l'histoire de Joseph et de sa chasteté, parle d'abord de ses avantages corporels : elle nous apprend qu'il était beau et dans tout l'éclat d'une jeunesse florissante, et c'est alors seulement qu'elle nous entretient de sa chasteté, et fait voir que cette beauté ne l'avait point précipité dans l'incontinence. En effet, la beauté ne provoque pas plus nécessairement la débauche, que la laideur ne fait la chasteté. Beaucoup de femmes parées de tous les charmes du corps ont brillé, grâce à la chasteté, d'un éclat encore plus vif tandis que d'autres qui étaient difformes et repoussantes ont eu dans l'âme encore plus de difformité, et se sont souillées d'innombrables prostitutions. Ce n'est pas dans le corps, c'est dans l'âme et dans la volonté que résident les principes de ce vice comme de cette vertu.

Ce n'est pas sans intention qu'il lui applique deux fois le nom de vierge. Rappelez-vous qu'après avoir dit : Cette vierge était très-belle, il ajoute : Elle était vierge, aucun homme ne l'avait connue. C'est parce qu'il ne manque pas de vierges qui, tout en conservant leur corps intact, ouvrent l'accès de leur âme à tous les désordres, coquetteries, manèges pour attirer de toutes parts une foule d'amants autour d'elles, regards propres à enflammer les espérances des jeunes gens, gouffres et embûches de toutes sortes ; c'est pour cela, dis-je, que Moïse, voulant indiquer que Rébecca n'était pas semblable à ces filles, mais qu'elle était vierge à la fois de corps et d'âme, prend soin d'ajouter : Elle était vierge, aucun homme ne l'avait connue. Cependant ce n'est pas faute d'occasions qu'aucun homme ne l'avait connue : je dis cela d’abord à cause de sa beauté ; et en second lieu, à cause de l'office qu'elle remplissait. Si elle était restée perpétuellement dans sa chambre, comme les jeunes filles d'aujourd'hui, si elle ne s'était jamais montrée sur la place, si elle n'était jamais sortie de la maison paternelle, l'éloge eût été moins grand à dire qu'aucun homme ne l'avait connue. Mais si vous vous la représentez allant sur la place, obligée de se rendre chaque jour à la fontaine, une fois, deux fois et plus, et que vous songiez ensuite qu'aucun homme ne la connut, c'est alors que vous comprendrez parfaitement la valeur de l'éloge. On a vu plus d'une jeune fille qui n'était ni belle ni gracieuse, et qu'escortaient une quantité de suivantes, perdue néanmoins pour avoir passé une fois ou, deux sur la place publique. Que direz-vous donc de celle qui sort chaque jour seule de la maison paternelle, et cela, non-seulement pour aller sur la place, mais pour se rendre à la fontaine et rapporter de l'eau, courses qui l'exposent nécessairement à mille rencontres ? N'est-elle pas vraiment digne de toute notre admiration, lorsque ni ces sorties, continuelles, ni les charmes qui l'embellissent, ni les passants qui s'offrent partout à sa vue, rien, en un mot, ne peut porter atteinte à sa pureté, lorsqu'elle sait maintenir son âme et son corps à l'abri de la corruption, garder plus strictement la chasteté que les femmes qui restent enfermées chez elles, se montrer enfin pareille à celle que Paul demande en ces termes : « Qu'elle soit sainte de corps et d'esprit ? » (1 Cor. 7, 34). Etant donc descendue ài la fontaine, elle remplit d'eau sa cruche et remonta ; alors le serviteur courut à sa rencontre et lui dit : Laisse-moi boire un peu â ta cruche. Elle répondit : Bois, seigneur, et elle s'empressa de prendre sa cruche sur son bras, et elle lui donna à boire jusqu'à ce qu'il fût désaltéré. Puis elle ajouta : je puiserai aussi pour tes chameaux, jusqu'à ce que tous aient bu. Et elle s'empressa de vider sa cruche dans l'abreuvoir : et elle courut au puits afin de tirer de l'eau pour tous les chameaux (Gn. 24, 16-20).

Grande était la charité de cette femme, grande sa chasteté ; ces deux points sont bien établis, tant par ses actions que par ses paroles. Vous avez vu comment sa chasteté ne nuisait point en elle à la charité, comment d'autre part la charité ne compromettait point sa chasteté. Ne s'être point précipitée au-devant de l'étranger, ne lui avoir point parlé la première, voilà pour la chasteté ; n'avoir point résisté par signes ou paroles à sa demande, c'est le fait d'une charité et d'une humanité peu communes. En effet, de même qu'elle aurait fait paraître de l'effronterie et de l'impudence si elle était allée à sa rencontre ou lui avait parlé avant qu'il eût rien dit ; de même, si elle l'avait repoussé quand il invoquait son assistance, elle se serait montrée dure et inhumaine. Mais elle sut éviter ces deux écueils : la chasteté ne l'a pas rendue infidèle aux lois de l'hospitalité ; son hospitalité n'a pas su davantage diminuer les éloges dus à sa chasteté ; c'est dans leur intégrité qu'elle a manifesté ces deux vertus : la, chasteté, en attendant la demande de l'étranger ; l'hospitalité, une hospitalité au-dessus de toute louange, en lui fournissant ce qu'il demandait. Hospitalité au-dessus de toute louange, ai-je dit; comment nommer, en effet, celle qui, non contente d'accorder ce qu'on demande, offre encore quelque chose de plus. Sans doute, son présent n'était que de l'eau ; mais c'est tout ce qu'elle avait alors sous la main. Or l'usage est de mesurer la générosité des hôtes, non à la richesse de leur don, mais aux ressources sur lesquelles ils le prélèvent. C'est ainsi que Dieu a loué l'homme qui avait donné un verre d'eau fraîche, et a dit que la femme qui avait offert deux petites pièces de monnaie avait donné plus que personne, parce qu'elle avait sacrifié tout ce qu'elle possédait alors. De même Rébecca fit largesse à ce brave étranger de tout ce qu'elle avait à lui offrir. Ce n'est pas sans intention que le texte emploie ces expressions ; elle se hâta, elle courut, et autres semblables ; c'est pour montrer le zèle avec lequel elle agit en personne qui n'est ni contrainte, ni forcée, qui agit sans hésitation ni répugnance. Ceci n'est pas insignifiant : n'avons-nous pas vu plus d'une fois un passant que nous prions de s'arrêter un instant et de pouvoir laisser allumer notre torche à la sienne, ou de nous donner, pour nous désaltérer, un peu de l'eau qu'il portait, s'y refuser et nous repousser avec brusquerie ? Rébecca, au contraire, non contente d'incliner sa cruche en faveur de l'étranger, va jusqu’à prendre la peine de puiser de l'eau pour tous les chameaux, mettant ainsi avec la plus grande bonté, sa personne même au service de la charité. Ce n'est pas seulement son action, mais encore son empressement qui témoigne de sa vertu ; elle appelle seigneur un inconnu qu'elle voit pour la première fois. Et de même que son futur beau-père Abraham ne demandait pas aux voyageurs : qui êtes-vous ? De quelle famille ? Où allez-vous ? D’où venez-vous ? Et profitait sans retard de l'occasion offerte à sa charité ; de même Rébecca ne demanda pas : qui es-tu ? De quelle famille ? Quel est le motif qui t'amène ? Mais pressée de saisir l'aubaine qui se présentait à son zèle, elle négligeait toutes ces questions superflues. Ceux qui achètent des perles afin de les échanger contre de l'or ne songent qu'à s'enrichir aux dépens des acheteurs, et non à les importuner de questions curieuses. Ainsi Rébecca ne pense qu'à recueillir le fruit de l'hospitalité, qu'à recevoir entière la récompense proposée. Elle n'ignorait pas que les étrangers pèchent moins que personne par excès d'audace ; ils ont besoin d'un accueil empressé qu'un excès de réserve ne vienne pas refroidir ; si nous nous avisons de les obséder de questions indiscrètes, ils s'effarouchent, ils se dérobent, ils ne viennent plus à nous qu'à regret. Aussi s'en garda-t-elle bien dans cette occurrence, et son beau-père de même, quand il recevait des hôtes ; il craignait trop d'effrayer le gibier ; il se contentait de donner ses soins au voyageur, et quand il avait tiré d'eux le profit désiré, alors il les congédiait.

C'est pour cela qu'il reçut un jour des anges dans sa maison : s'il les avait pressés de questions, sa récompense eût été diminuée d'autant. En effet, ce que nous admirons en lui, ce n'est pas qu'il ait reçu des anges, c'est qu'il les ait reçus sans les connaître. S'il leur avait donné ses soins à bon escient, il n'y aurait là rien de surprenant ; la dignité de tels hôtes aurait rendu courtois et humain l'homme le plus dur et le plus insensible. Ce qu'il faut admirer, c'est que, les prenant pour des voyageurs vulgaires, il leur ait prodigué des soins si empressés. Rébecca fut digne d'Abraham : elle ignorait le nom du serviteur, le but de son voyage, l'intention qu'il avait de la demander en mariage : elle ne voyait en lui qu'un voyageur et un étranger. Aussi la récompense de sa charité fut-elle d'autant plus grande, qu'elle avait accueilli avec une bienveillance parfaite un homme absolument inconnu, tout en restant fidèle aux lois de la chasteté. Ni effronterie, ni hardiesse, ni excès d'instances, ni mauvaise humeur : elle sut remplir son office sans se départir de la réserve convenable. C'est à quoi Moïse fait allusion en disant : « L'homme la considérait en, silence, afin de s'assurer si le Seigneur avait béni son voyage » (Gen. 24, 21). Que veut dire ceci : Il la considérait ? Cela veut dire qu'il observait son maintien, sa démarche, sa physionomie, son langage, tout enfin avec un grand soin, cherchant à lire dans ses gestes le secret de son âme. Ce n'est pas tout : il veut recourir encore à une autre épreuve. Lorsqu'elle l'eut désaltéré, il ne s'en tint pas là, et lui dit : Fais-moi savoir de qui tu es la fille : y a-t-il dans la maison de ton père un lieu où je puisse descendre ? (Gen. 24, 23) Quelle est sa réponse ? Avec beaucoup de patience et de douceur, elle dit le nom de son père. Elle aurait pu se fâcher et répondre. Mais toi, qui es-tu donc, indiscret, qui t'enquiers si curieusement de notre maison ? Au lieu de cela, elle répondit : Je suis fille de Bathuel, fils de Melcha, qui l'est de Nachor. Il y a chez nous de la paille et du fourrage en abondance, et un endroit pour les hôtes. Encore cette fois, comme lorsqu'il s'agissait de l'eau, elle lui donne plus qu'il ne demandait. Alors il ne demandait qu'à boire : elle lui offrit de désaltérer ses chameaux et les désaltéra en effet. C'est la même chose ici : il lui demandait seulement s'il y avait de la place pour les hôtes, elle lui apprend qu'il y a « de la paille, du fourrage et le reste », le tout afin de l'engager, de l'attirer à la maison, et de recueillir ainsi le prix de l'hospitalité. N'écoutons pas ceci à la légère, ni par manière de distraction, mais songeons à nous-mêmes, mettons-nous à la place des personnages, c'est ainsi que nous apprécierons la vertu de Rébecca. Souvent, quand il nous faut héberger, des amis, des connaissances, nous nous y prêtons à regret, et si leur séjour se prolonge durant une ou deux journées, nous voilà de mauvaise humeur. Rébecca n'avait affaire qu'a, un étranger, un inconnu ; cependant elle met tout son empressement à l'attirer dans sa maison, et cela, sachant bien qu'elle sera obligée de donner ses soins, non-seulement à lui, mais encore à ses chameaux. Le serviteur entre : remarquez une nouvelle et plus forte preuve de son intelligence. Elle lui offre du pain : Je ne mangerai pas, répond-il, avant d’avoir dit ce que j'ai à dire.

Voyez-vous cette activité, cette tempérance ? On l'invite à parler : considérons le langage qu'il tient. Va-t-il leur dire qu'il a un maître de haut rang, universellement honoré, le premier personnage, sans contredit, de la contrée qu'il habite ; s'il eût voulu parler sur ce ton, il n'aurait pas été embarrassé. En effet, les gens du pays honoraient Abraham à l'égal d'un roi. Mais il ne dit rien de pareil ; il passe sur ces titres humains, et c'est de la faveur divine qu'il décore Abraham en disant : Je suis serviteur d'Abraham, le Seigneur a comblé mon maître de ses bénédictions ; et il a été exalté ; et il lui a donné des brebis et des bœufs, de l'or et de l'argent (Gen. 24, 34-35). S'il fait mention de ces richesses, ce n'est point pour montrer qu'Abraham est dans l'aisance, mais pour faire voir qu'il est aimé de Dieu ; ce n'est pas de les posséder qu'il le loue, mais de les avoir reçues de Dieu. Il arrive ensuite au jeune homme. Et Sara, femme de mon maître, lui a donné un fils alors qu'il était déjà vieux. Ici il veut appeler l'attention sur le miracle de cette naissance, en la représentant comme un bienfait de la faveur divine, en dehors des lois de la nature. Et pareillement, si quelqu'un de vous cherche une femme ou un mari, qu'il examine avant tout si la personne qu'il a en vue est aimée de Dieu, si la bonté céleste lui prodigue ses faveurs. Car si cela se trouve en elle, tout le reste s'ensuit : dans le cas contraire , possédât-elle la plus belle fortune et la mieux assurée, c'est comme si elle n'avait rien. Ensuite le serviteur, afin qu'on ne lui demande pas : Pourquoi n'a-t-il pas épousé une femme de son pays ? ajoute aussitôt après : Mon maître m'a fait prêter serment et il m'a dit : Tu ne donneras pas pour femme à mon fils une des filles des Chananéens ; mais tu te rendras dans la maison de mon père, et dans ma tribu, et tu choisiras là une épouse pour mon fils (Gen. 24, 37-38). Mais je ne veux pas vous rapporter ici toute l'histoire, de peur que vous ne me trouviez importun. Arrivons donc à la fin. Quand il eut raconté comment il s'était arrêté à la fontaine, comment il avait fait une prière à la jeune fille, comment elle lui avait donné plus qu'il ne demandait, comment Dieu avait été son médiateur ; enfin, quand il eut tout narré dans le plus grand détail, il finit alors de parler. Les autres, après avoir entendu ce récit, n'hésitèrent plus un instant, et sans faire attendre leur réponse, comme inspirés par Dieu lui-même, ils accordèrent leur fille sur-le-champ. Ceci est l'ordre de Dieu, répondirent Laban et Balhuel, nous ne pouvons donc disputer contre toi. Voici Rébecca, emmène-la et pars ; et qu'elle soit la femme de ton maître, suivant la parole du Seigneur (Gen. 24, 50-51). Qui ne s'étonnerait ? Qui ne resterait frappé de surprise, en songeant au nombre et à la gravité des obstacles levés ainsi dans un instant ? L'envoyé était un étranger, un serviteur ; la distance à parcourir était considérable ; ni le jeune homme, ni son père, ni aucun de ses parents n'était connu. C'était assez d'une de ces difficultés pour empêcher le mariage ; rien ne l'empêcha pourtant, et comme si Isaac était un voisin, une connaissance, un ami du premier jour, ils lui donnent leur fille avec une entière confiance : c'est que le médiateur était Dieu. En effet, essayons-nous de faire quelque chose sans son appui, ce qui semblait tout simple et tout aisé ne nous offre plus que précipices, qu'abîmes, que chances contraires. Au contraire quand il est avec nous et qu'il nous assiste, le projet le plus difficile à exécuter réussit comme de lui-même. En conséquence, n'entreprenons rien, ne disons rien, sans avoir d'abord invoqué Dieu, et l'avoir prié de mettre la main lui-même à ce qui nous occupe, ainsi qu'a fait le serviteur.

Voyons maintenant, la demande accordée, comment se firent les noces. Traîna-t-il derrière lui des joueurs de cymbales, de flûte, des danseurs, des tambours, et tout cet appareil que l'on connaît ? Rien de tout cela seule il avait reçu Rébecca, seule il l'emmena, sans autre compagnon que l'ange qui lui faisait escorte, en accomplissement de la prière qu'Abraham avait faite à Dieu, de protéger le voyage de son serviteur, quand il aurait quitté la maison. Et la jeune femme était conduite à son époux, sans qu'elle eût entendu ni flûte, ni lyre, ni autres instruments, mais la tête toute chargée de bénédictions célestes, couronne supérieure en éclat aux plus riches diadèmes. Elle était conduite à son époux, parée non de tissus d'or, mais de chasteté, de piété, de charité, de toutes les vertus enfin. Elle était conduite à son époux, non sur un char couvert, ni sur quelque autre siège d'apparat, mais sur le dos d'un chameau. C'est qu'alors, indépendamment de leurs vertus, les jeunes filles avaient un tempérament robuste. En effet, leurs mères ne les élevaient pas comme c'est la mode aujourd'hui, et ne compromettaient point leur santé à force de bains, de parfums, de fard, de vêtements moelleux, enfin par mille autres superfluités propres seulement à les amollir ; au contraire, elles les soumettaient aux plus rudes épreuves. Aussi avaient-elles une beauté florissante, et de bon aloi, attendu qu'elle devait tout à la nature et rien à l'artifice. Aussi jouissaient-elles d'une santé à l'abri de toute atteinte, et leurs grâces étaient-elles incomparables, parce que leur corps n'était jamais incommodé par la maladie et que la mollesse leur était inconnue. En effet, les peines, les fatigues, l'habitude de faire tout par soi-même, en chassant la mollesse, donnent une force, une santé inébranlable. Par là on les rendait plus capables d'inspirer aux hommes la tendresse et l’amour ; car ils trouvaient en elles, non-seulement plus de perfections corporelles, mais encore plus de qualités morales et plus de sagesse. Elle était donc sur un chameau ; arrivée dans le voisinage, avant qu'elle fût proche de la maison, elle leva les yeux, vit Isaac, et sauta à bas du chameau. Voyez-vous cette force ? Voyez-vous cette agilité ? Elle saute à bas d'un chameau. Telle était la vigueur qui se joignait à la sagesse, chez les filles de ce temps ! Et elle dit au serviteur : Quel est cet homme qui s'avance dans la plaine ? Le serviteur répondit : Mon maître. Alors, prenant son voile, elle s'en enveloppa (Gen. 24, 65). Reconnaissez partout sa chasteté, contemplez sa pudeur et sa modestie. Et Isaac la reçut pour femme, et il la chérit, et elle adoucit le chagrin qu'il avait eu de la mort de sa mère Sara (Gen. 24, 67). Ces mots, il la chérit, elle adoucit le chagrin qu'il avait eu au sujet de sa mère, ce n'est pas pour rien que je les cite ; j'ai voulu vous faire entendre quels charmes Rébecca avait apportés de chez elle, pour mériter tant de tendresse et d'amour. Et qui aurait pu ne pas chérir une femme si sage, si réservée, si humaine, si charitable et si douce, une femme si virile par le coeur, si robuste par le corps ? Ce que j'en ai dit n'est point pour me faire écouter, ni pour obtenir vos éloges, mais pour exciter votre émulation. Vous, pères, imitez la sollicitude que montra le patriarche, afin de faire épouser à son fils une femme vraiment vertueuse ; il ne rechercha ni la fortune, ni la noblesse, ni la beauté, ni aucun autre avantage que l'excellence de l'âme. Vous, mères, c'est dans cette pensée que vous devez élever vos filles. Quant aux jeunes gens qui voudront les prendre pour femmes, qu'ils célèbrent leurs noces avec la même décence ; loin d'eux les danses, les éclats de rire, les propos grossiers, les flûtes, et toute cette magnificence diabolique, et tout ce qui peut y ressembler : qu'ils prient seulement Dieu d'être leur médiateur dans toutes leurs démarches. Si nous menons toujours ainsi nos affaires, il n'y aura ni divorce, ni soupçon d'adultère, ni motif de jalousie, ni batailles, ni querelles, mais nous goûterons toutes les douceurs de la paix et de la concorde, auxquelles viendront nécessairement se joindre toutes les vertus. De même que, lorsque l'homme et la femme sont divisés, tout s'en ressent dans la maison, quand bien même toutes les autres affaires iraient à souhait : de même, lorsque la paix et la concorde règnent, tout prend du charme, quand bien même l'orage éclaterait cent fois par jour. Si l'on se marie comme je le demande, il sera bien facile d'amener les enfants à la pratique de la vertu. En admettant que la mère soit ce que j'ai dit : réservée, chaste, riche de toutes les vertus, certes elle sera bien en état de gagner son mari et de le maîtriser par la tendresse qu'elle lui inspirera ; et quand elle l'aura gagné, elle trouvera en lui un auxiliaire plein de zèle pour l'éducation de ses enfants. Elle amènera ainsi Dieu lui-même à partager sa sollicitude. Alors, Dieu lui-même prêtant son assistance à ce ménage si bien dirigé, cultivant lui-même les âmes des enfants, tous les ennuis auront disparu ; tout sera pour le mieux dans la maison, comme dans l'âme des maîtres, et chacun pourra de la sorte, avec sa maison, j'entends avec sa femme, ses enfants et ses serviteurs, parcourir sans danger jusqu'au bout sa carrière terrestre, et entrer ensuite dans le royaume des cieux, bonheur que je vous souhaite à tous d'obtenir, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ , avec lequel gloire et puissance, au Père et à l'Esprit saint et vivifiant, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.


Saint Jean Chrysostome (345-407)

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Voir également de Saint Jean Chrysostome :
La Prière de Saint Jean Chrysostome avant la Communion « Seigneur mon Dieu ! Je sais que je ne suis pas digne »
La Prière de Saint Jean Chrysostome de confession « Seigneur, ne me privez point de Vos biens célestes »
La Prière de Saint Jean Chrysostome d’abandon « Seigneur, que Votre volonté soit faite en moi pauvre pécheur »
La Prière de Saint Jean Chrysostome avant de lire la Parole de Dieu « Ô Seigneur Jésus-Christ, ouvre les yeux de mon cœur »
Le Sermon de Saint Jean Chrysostome sur le diable tentateur « Les 5 chemins de la conversion »
La Prière de Saint Jean Chrysostome pour le Salut « Ô Sauveur, je Te demande de me sauver par Ta grâce ! »
La Prière de Saint Jean Chrysostome « Seigneur, ne me retire pas Ta bonté ! »
L’Homélie sur la Prière « La Prière est la Lumière de l'âme, la vraie connaissance de Dieu, la médiatrice entre Dieu et les hommes » de Saint Jean Chrysostome
L’Homélie sur la Moisson Abondante de Saint Jean Chrysostome « Quand l'agriculteur sort de chez lui pour aller faire la moisson »
La Prière de Réconciliation de Saint Jean Chrysostome « Seigneur Jésus Christ, remets, efface, purifie et pardonne toutes les fautes et transgressions de ton serviteur inutile »
La Prière de Saint Jean Chrysostome sur la Bonté de Dieu « Ne désespérez pas, gardez-vous du désespoir »
La Prière avant les repas de Saint Jean Chrysostome « Sois béni, mon Dieu, Toi qui me nourris depuis mon enfance »
La Prière après les repas de Saint Jean Chrysostome « A Toi la gloire, Seigneur qui nous as procuré la nourriture pour notre joie »
La Prière de Saint Jean Chrysostome « Accorde-nous, Seigneur, d'observer cette règle de vie : vouloir ce que Tu veux »
La Prière de Saint Jean Chrysostome « Dieu, Ami des hommes, délivre-nous du jugement »
La première « Homélie sur le Mariage » de Saint Jean Chrysostome
La deuxième « Homélie sur le Mariage » de Saint Jean Chrysostome
La troisième « Homélie sur le Mariage » de Saint Jean Chrysostome
La Prière du soir de Saint Jean Chrysostome « Ne vous endormez jamais, avant d'avoir examiné les fautes que vous avez commises pendant la journée »