Thierry-Maucour.png

L’interview de Thierry Maucour « Mariage, naufrage, sauvetage, … » :

Que s'est-il passé ? Après coup, on cherche mille raisons pour expliquer la rupture. En avez-vous trouvé une de satisfaisante ?
Satisfaisante, non, car personne ne s'approche de l'autel le jour de son Mariage dans la perspective de divorcer. La seule et unique raison de notre séparation vient de l'endurcissement de nos cœurs. Petit à petit, on s'enfonce dans la désespérance, on cherche ailleurs, et surtout pas dans le Christ. On trouve mille bonnes raisons de placer le Seigneur, non pas au centre de nos vies, mais à côté.
Au début de notre Mariage, nous pratiquions. Puis nous avons pâti des pressions de la vie professionnelle, sociale, qui m'ont fait préférer jouer au tennis le dimanche matin plutôt que d'aller à la Messe.
Nous avons connu des alertes, bien sûr, qui se traduisaient par des fermetures - du cœur, du corps. Mais je les analysais comme des crises normales, passagères, sans prendre conscience d'une altération du fond.

Qu'est-ce qui vous a le plus coûté, au début de votre séparation ?
Tout ! Parce que tout s'effondre. Tout m'a le plus coûté : l'absence de mon épouse à mes côtés, son remariage civil, le frigo vide dont j'ignorais la fréquence de remplissage. J'ai pris un appartement, et, quand je suis allé chercher mes enfants la première fois au domicile conjugal, pour le week-end, cela m'a fait bizarre...

Comment gérer le sentiment d'injustice face à la décision unilatérale du conjoint de rompre l'alliance ?
On éprouve plutôt un sentiment de trahison lié à l'abandon. Dans les premiers temps, on ressent comme une volonté de mise à mort du conjoint : « Tu as existé et maintenant tu n'existes plus, tu ne dois plus exister ». Gardons-nous cependant de considérer d'un côté une victime sans tache et de l'autre un bourreau sanguinaire.

Humainement, qu'est-ce qui vous a soutenu pendant cette douloureuse période ?
Je me suis tourné vers quelques amis, souvent des connaissances communes. Certains ont su faire preuve d'accueil. La famille soutient aussi, mais elle ne comprend pas toujours. Parfois, le réconfort vient de personnes auxquelles on s'attend le moins.
Alors chef d'entreprise, j'avais coutume de déjeuner dans un petit bistro tenu par un couple qui me connaissait bien. La patronne vient prendre ma commande : « Un verre d'eau... ». J'avais plus envie de crever que de manger. Elle a réussi, avec délicatesse, à me faire avaler quelque chose chaque jour. Je lui en suis infiniment reconnaissant.

Qu'attendiez-vous de vos amis ?
L'essentiel : ne pas dire du mal de mon épouse. Elle est présente dans ma blessure puisque je souffre à cause d'elle. Dans les premières années de la séparation, l'entourage devrait agir comme le bon Samaritain : il n'a pas lancé une vaste enquête judiciaire pour savoir pourquoi ce blessé se trouvait dans le fossé ; il s'est contenté de le soigner. Comment éviter que les enfants culpabilisent, et deviennent partie prenante de l'un ou l'autre parent ? De toute façon, ils subissent. Que signifie amoindrir leur souffrance ? Je n'ai pas de recettes, hélas... A l'époque, nos aînés avaient 20, 18 et 16 ans, et notre cadet 5 ans. Ma femme l'a inscrit chez un pédopsychiatre. C'est très bien, c'est un lieu de parole ; mais cela n'empêche pas de souffrir. Justifier, expliquer cette « bonne décision » , ne les console pas davantage.

Comment exercer à distance votre rôle de père ?
Dans un premier temps, l'autorité parentale conjointe semble un leurre. Elle ne peut s'exercer sans vie commune. Je l'ai douloureusement expérimenté à l'adolescence de notre quatrième. Que vouliez-vous qu'il fasse seul à 13 ans, dans l'appartement de sa mère partie en week-end ? Il savait pertinemment que je pouvais intervenir partout... sauf là. C'est dramatique, et terriblement déstructurant. Un soir, les aînés m'ont prévenu qu'il avait été odieux chez sa maman. Je leur ai répondu : « Mes enfants, que voulez-vous que je fasse ? Vous touchez du doigt la réalité de la séparation de vos parents ».
Le rôle du père consiste à intervenir quand le gamin dérape ; il le remet debout en lui expliquant : « Ça, c'est la ligne jaune, tu ne la franchis pas. La route, c'est par là ». Mais que faire quatre jours plus tard, une fois la limite dépassée ?
Puis, au fil des années, j'ai réalisé que je pouvais exercer ma paternité par la fidélité. J'ai mesuré combien il fallait d'abord être époux pour être père. Du fait du lien de la chair, la maman a toujours une place dans le cœur de ses enfants. Alors qu'il suffit à l'époux de dégrader sa relation à l'épouse pour dégrader sa relation à l'enfant. Sa paternité s'obscurcit aussitôt.
Une femme qui « évacue » le père ou abîme son image, tend à surinvestir auprès des enfants. A l'inverse, la maman fidèle à son mari infidèle le maintient à sa place de père dans leur cœur.

Quelle place dans votre famille, dans vos prières, pour le compagnon de votre épouse ?
Civilement, il est son mari. Dans notre Famille, il est un tiers. Et il convient que le tiers reste à sa place de tiers. L'époux civil n'a pas sa place dans les réunions familiales. Il importe d'éviter toute confusion. Ce tiers est apparu assez vite après notre séparation. Je le connaissais depuis longtemps, ainsi que sa femme et ses enfants. Prier pour lui... ça m'arrive, comme Dieu nous appelle à prier pour nos ennemis. Le Seigneur ne me demande pas de les associer dans la prière. Mon épouse demeure mon « unique plus proche prochain ».

« Personne ne connaît mieux le cœur de l'épouse que l'époux », écrivez-vous. Le mari civil ne peut-il en dire autant ?
Je persiste à croire que non. Quand nous vivons quelques grâces de réconciliation, nos deux cœurs se reconnaissent. Je l'ai expérimenté au chevet de notre petit-enfant malade, à l'hôpital, ou lors d'un coup de fil inattendu pour nous souhaiter mutuellement un joyeux Noël.
Certes, il existe une réalité affective dans ce lien nouveau. Mais par la fidélité offerte, l'union des époux continue à se construire, mystérieusement. Non pas aux yeux des hommes, mais dans le corps du Christ. C'est un acte de foi au-delà du vérifiable.

L'amertume du divorce s'atténue-t-elle avec le temps ?
Heureusement, le Seigneur est grand et panse nos plaies. La douleur s'atténue, mais la blessure demeure. La souffrance n'est pas l'enfer. C'est la souffrance non offerte qui l'est. Voilà notre combat spirituel : retomber dans la souffrance, et nous y enfermer, ou vivre de l'offrande.

Comment se tourner vers un avenir incertain, quand le présent rappelle sans cesse la séparation ?
On tente d'expliquer, de mettre au placard, de regretter : « Jamais je n'aurais dû épouser celle-ci... ». Mais ce n'est pas avec des « si » que l'on dirige une barque. Le seul secret consiste à vivre l'aujourd'hui de Dieu. Et comme projet d'avenir ? Poursuivre ce chemin semé d'embûches qu'il m'est donné de vivre, que je n'ai pas choisi. Demain se suffit à lui-même.

Conseillers conjugaux ou psychothérapies peuvent-ils aider les couples qui se déchirent ?
Tant qu'existe une volonté conjointe des époux de vivre le Mariage, les conseillers peuvent apporter un soutien effectif. Dès lors que l'un fuit à l'extérieur, cela ne relève plus du médiateur. Mais du domaine de la grâce, de la foi, de l'espérance et de la charité. Le Seigneur se sert de tout, y compris des conseillers conjugaux, mais Lui seul sauve, dans son Eglise.

Comment Dieu s'est-il manifesté à vous ?
Dieu est venu me chercher par le col, par prévenance, un an avant notre séparation. J'ai senti qu'il me demandait de le placer à nouveau au centre de ma vie. Alors j'ai nourri ma foi, ma vie chrétienne. Après la séparation, la Parole de Dieu m'a apporté beaucoup de consolation. Et j'ai puisé dans la vie sacramentelle : l'Eucharistie, la Confession - et le Sacrement du Mariage, ne l'oublions pas.
A force de contempler le mystère de la Miséricorde divine, Dieu a suscité dans mon cœur le désir de pardonner. Et il m'en a donné la capacité. On chemine longtemps avant de s'y résoudre ! Et c'est toujours à reprendre. Parfois, l'affection demeure, elle titille... alors, on croit pardonner à bon compte : « Puisqu'il (elle) est heureux(se) comme ça, c'est l'essentiel ». C'est un faux pardon. Dans le Mariage, il y a un dû en justice, une exigence objective, qui ne peuvent être escamotés.

Avez-vous rapidement senti cet appel à demeurer fidèle à votre Alliance ?
Certains ont tôt fait d'assimiler le divorcé à un parti possible pour une nouvelle union. Il faut très vite se déterminer. Pour masquer notre souffrance, on est tenté de trouver des subterfuges, de se réfugier dans l'amitié, voire dans une vie affective nouvelle. Mais là ne se trouve pas le bonheur.
Lors d'une retraite dans un Foyer de Charité, j'ai lu le livre de Paul Salaün, cofondateur de la Communion Notre-Dame-de-l'Alliance (1). En une nuit. Dans mes ténèbres intérieures, Jésus m'a invité à poser un acte de volonté dans la foi : choisir la fidélité. J'ai dit : OUI.
La fidélité de l'époux séparé ne tient que par la grâce de Dieu, non par volontarisme. Ce chemin n'a rien d'évident, mais il est fécond.

Quelles répercussions positives de votre fidélité avez-vous perçues auprès de vos enfants, par exemple ?
Lorsque j'accueille nos enfants, nos petits-enfants, la présence de mon épouse absente est vivante dans mon cœur. Je leur témoigne qu'ils ne sont pas le fruit du hasard ou de la nécessité, mais d'un amour - aujourd'hui blessé - qui demeure. Ils peuvent s'appuyer sur cette fidélité conjugale entière pour se lancer à leur tour dans le Mariage.

On reproche souvent à l'Eglise de manquer de « service après-vente » pour accompagner les couples séparés. En son sein, qu'est-ce qui vous a soutenu ?
Deux pôles m'ont aidé: la communauté paroissiale, et la Communion Notre-Dame-de-l'Alliance (1).
La paroisse décentre de la souffrance de la séparation. Les fidèles m'ont entouré, écouté, invité à déjeuner à la sortie de la Messe, à prendre un café à l'improviste.
A Notre-Dame-de-l'Alliance (1), j'ai trouvé une confirmation et un soutien fraternel pour avancer sur ce chemin de fidélité et de pardon que je désirais. Nous partageons entre hommes et femmes ayant fait le même choix de vie. Je trouve très riche cette présence des deux sexes, car à la suite d'une séparation, le sexe opposé devient vraiment... opposé.

Paradoxalement, votre divorce vous a donc fait découvrir l'indissolubilité du Mariage chrétien ?
Il m'a permis d'approfondir et de révéler la grandeur de ce Sacrement. (Cela ne nécessite pas automatiquement une séparation, je vous rassure !) Abandonné, vais-je abandonner ?
J'ai pris conscience que notre identité fondamentale n'est pas celle de l'état civil, mais notre identité chrétienne. En me découvrant enfant de Dieu, j'ai retrouvé ma vérité intérieure d'époux chrétien. Dieu s'est engagé avec nous. L'indissolubilité du lien trouve sa source dans le Christ Lui-même. Il est l'Alliance nouvelle et éternelle en laquelle est scellée l'alliance des époux. Or, lui ne sépare pas ce qu'il unit. Qu'on le veuille ou non, ce lien est et demeure vivant.

Avez-vous envisagé une reconnaissance de nullité de Mariage ?
Le doute dans la souffrance est inévitable. Pour autant, ni moi, ni mon épouse, n'avons remis en cause la réalité de notre Mariage. Elle sait que je suis son époux devant Dieu. Même si elle s'en défend, même si elle est incapable de le vivre actuellement, elle n'en doute pas. De manière générale, la nullité ne devrait pas faire peur : la vérité rend libre. Il faut se poser la question du don libre et réel. Me suis-je donné ou pas, le jour de mon mariage ? Les empêchements allégués relèvent souvent du vice du consentement. Le concubinage par exemple, très répandu aujourd'hui, vient probablement entacher cette liberté.

Vous intervenez lors des préparations au Mariage de votre paroisse. Quel message transmettez-vous aux fiancés ?
Le Mariage est grand, beau, essentiel ! Je m'attache à leur montrer qu'il n'y a pas de petites infidélités. Qu'il ne faut pas attendre une séparation pour découvrir et pratiquer le pardon dans le couple, au quotidien. Tout cela n'a rien de naturel ; c'est une réalité sacramentelle. A eux de décider d'en vivre.

Comment définiriez-vous votre mission au sein de l'Eglise ?
Vivre le Sacrement du Mariage, même si mon épouse n'est plus à mes côtés. Je suis témoin de notre alliance. Le Seigneur a suscité la Communion Notre-Dame-de-l'Alliance (1) afin de témoigner de cette Fidélité de Dieu pour chaque personne.

N'êtes-vous pas un reproche vivant pour les divorcés remariés ?
Je ne le souhaite pas. J'ai emprunté le chemin que le Seigneur me propose de vivre et je le suis avec Lui. La plus grande souffrance pour les personnes divorcées remariées, c'est de s'unir à quelqu'un qui n'est pas leur époux(se) en Dieu. Incapables pour le moment de reconnaître cette réalité, ils l'enfouissent, vivent en contradiction avec elle. Et se heurtent parfois à des révélateurs de cette souffrance. Savez-vous de quoi les divorcés remariés me demandent de parler ? Du Mariage. Je le fais avec respect, sans provocation. Ils sentent que je touche là leur identité chrétienne.
Certains vivent courageusement et de façon édifiante ce que l'Eglise demande pour eux quant à l'accès aux Sacrements. J'en connais, et bien plus qu'on ne l'imagine, qui ont commencé par respecter cette abstinence sacramentelle. Elle a peu à peu creusé en eux le désir de vivre « en frère et sœur », et leur a donné la force de sortir d'une situation faussement conjugale.

Et si l'autre revient... le fossé qui a grandi peut-il se combler ?
Cela ne peut se réaliser que par la conversion en vérité des deux cœurs. Je connais des couples qui ont vécu ces retrouvailles. Parfois, le Seigneur lui-même enclenche ce chemin de retour en demandant à l'un des conjoints « qu'as-tu fait de ton Mariage ? »
Le Mariage ne consiste pas à se mettre, se démettre et se remettre ensemble. C'est tout autre chose. C'est devenir le témoin de l'Alliance, de l'union du Christ et de l'Eglise. C'est aimer en actes, dans une réalité quotidienne. La vie commune n'est pas toujours idyllique, mais c'est là que nous sommes appelés à devenir des saints. Il s'agit de retrouver cette volonté d'aimer l'autre, tel qu'il est, et quoi qu'il arrive.


(1) Fondée en 1983 par deux divorcés mis en lien par des moines de Timadeuc, la Communion Notre-Dame de l'Alliance (CNDA) est un lieu de fraternité et de soutien pour les personnes qui choisissent de rester fidèles au Sacrement du Mariage en dépit de la séparation et du divorce. Les membres se regroupent une fois par trimestre pour un week-end régional et une fois par an pour une retraite. Thierry Maucour en a été le Modérateur de 1997 à 2002.


Voir également le Témoignage vidéo de Thierry Maucour sur KTO « Divorcé, j'ai choisi de rester fidèle à ma femme plutôt que de courir une nouvelle vie »