Le témoignage de Marie-Élisabeth « Nos Noces d’or pour mes 50 années de fidélité » :

« Notre Mariage fut célébré le 22 septembre 1938, peu de temps avant les accords de Munich. Le début de notre vie conjugale fut marqué par les événements qui secouèrent alors la France et l'Europe : quelques mois plus tard, c'était la guerre, l'arrivée des réfugiés. Notre maison étant grande, nous avons accueilli deux familles alsaciennes, une belge, et notre famille de Paris. Mobilisé, mon mari partit, pour revenir après l'armistice. Notre première fille naquit le 12 novembre 1942, dans la nuit où les Allemands envahissaient la zone libre. Mon mari, muni d'un certificat médical qui devait nous servir de laissez-passer, me conduisit en voiture à cheval à la clinique distante de 6 à 7 km de notre habitation, et pendant que nous y arrivions, les chars allemands commençaient à entrer dans la ville. Notre deuxième fille naquit le 26 mai 1944. Cette fois, c'était le débarquement allié, et mon séjour à la clinique fut ponctué par quelques bombardements, au point que j'avais demandé à la sage-femme, en cas de danger, de baptiser ma fille qu'on me retirait pendant la nuit. Celle-ci fut baptisée le 10 juin 1944 dans l'église de notre village, tandis qu'à une trentaine de kilomètres de là brûlait Oradour. Nous avons appris le lendemain cet horrible massacre dans lequel périrent la femme et le petit garçon d'un des meilleurs amis de mon mari.

Nous n'étions guère armés pour évoluer dans un contexte aussi tragique, blessés que nous étions l'un et l'autre par le décès prématuré de nos mères. Mon mari avait perdu la sienne à huit ans, et moi la mienne à douze ans. Bien entendu, nous n'avions eu aucune Préparation au Mariage ; à cette époque, cela n'existait pas. Mais, dans notre candeur, nous étions persuadés que, puisque nous nous aimions d'un amour si fort, il ne pouvait pas y avoir de problèmes. Mon mari avait vécu certainement avec plus de difficultés que moi les événements que nous avions traversés. J'étais d'autre part bien occupée avec notre premier enfant, et fatiguée par l'attente du second. Peut-être inconsciemment en a-t-il souffert, tout en étant un très bon père.

C'est entre les naissances de nos deux filles que son attitude changea. Je m'en aperçus assez vite. Manquant d'expérience et de maturité, n'osant en parler à personne, j'eus la réaction qu'il ne fallait pas avoir : la jalousie, et la vie devint insupportable.

Trois mois après la naissance de notre deuxième fille, il quitta la maison. Je fus très entourée par ma famille et ma belle-famille, pendant des années, mais j'étais alors au fond du désespoir. Ma foi, à ce moment-là, était réduite à sa plus simple expression. Foi de mon enfance surtout marquée par les obligations et les interdits. Cependant, mon mari et moi nous n'aurions pas manqué notre Messe du Dimanche, et il nous arrivait même de braver le froid et la neige pour nous rendre à pied à l'église du village, distante de trois kilomètres. Cependant, Dieu le Père était pour moi un juge sévère. Jésus, c'était la Croix. L'Esprit-Saint ? Inconnu. Quant à la Vierge Marie, Elle planait si haut que je ne pouvais L'atteindre. Écrasée, meurtrie, angoissée, désespérée, je me tournais pourtant vers Celui qui, Lui-même, avait été crucifié : Jésus. Et peu à peu je pris conscience qu'Il était là près de moi ; qu'Il m'aimait, qu'Il m'aidait. Ce fut la RENCONTRE.

Je dus quitter notre maison, et revenir habiter en ville, auprès de mon père, avec mes deux petites filles. Cela me permit de rendre visite plus facilement à un Père franciscain qui m'aida spirituellement. Mais il partit peu après dans une autre ville. Des amies me firent entrer dans un cercle d'A.C.I. où les partages d'Évangile et des échanges sur notre place dans la vie du monde me furent très bénéfiques, et m'aidèrent à me décentrer de mes problèmes pour m'ouvrir à ceux des autres. A travers tout cela ma foi grandissait, se fortifiait, comme une plante enfin arrosée. Bientôt un Prêtre de la Mission de France, qui était notre Aumônier, et avait dans notre ville un grand rayonnement, nous donna fréquemment des cours de Bible, mais pas en exégète : à travers lui, c'est Dieu qui nous parlait au cœur. Il devint mon Père spirituel et celui de plusieurs amies. C'est à cette époque que ma sœur, entrée dans un Monastère de Trappistines, prit l'habit. Plusieurs personnes venues assister à cette cérémonie furent très touchées par ce qu'elles avaient vécu, et par le cadre grandiose de prière et de silence de cette Abbaye. Une retraite fut décidée, et, quelques mois plus tard, c'est une trentaine de personnes qui débarquèrent pour participer à une retraite prêchée par le Prêtre dont je viens de parler. Cette retraite fut pour nous le point de départ d'un renouveau spirituel ; celui-ci se prolongea, après notre retour, par la formation d'une petite équipe qui se réunissait régulièrement pour célébrer l'Eucharistie, recevoir un enseignement, suivi d'un échange et d'une révision de vie. Ce fut un temps très fort, et c'est à partir de cette expérience que je fis miens certains passages de psaumes que j'aimais me répéter :

« Le Seigneur est mon berger, rien ne saurait me manquer. Passerais-je un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal, car Tu es près de moi : Ton bâton, Ta houlette sont là qui me consolent. Le Seigneur est mon roc, ma forteresse. Je m'abrite en Lui, mon rocher, mon bouclier et ma force de salut, ma citadelle et mon refuge. Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? Le Seigneur est le rempart de ma vie, devant qui tremblerais-je ? »

C'est aussi vers cette époque que, deux années consécutives, je fis un pèlerinage à Lourdes avec ma belle-sœur (la sœur de mon mari) qui, en tant qu'infirmière, accompagnait les malades. Approcher ainsi la souffrance des autres, leur courage, leur acceptation, fut pour moi une grande leçon et une grande Grâce. C'est là aussi que, peu à peu, je découvris la Vierge Marie, ma Mère, femme comme nous, ayant dû passer par la douleur. Je découvrais aussi son humilité, sa disponibilité, sa foi inébranlable, Elle qui, « comme Abraham, avait espéré contre toute espérance ». Maintenant je ne La quitte guère, La faisant « passer devant moi » lorsque j'ai une démarche difficile à faire.

Le Prêtre de la Mission de France quitta notre ville. C'est alors un Prêtre du clergé diocésain qui devint mon confesseur - il 1'est encore aujourd'hui. Il m'aida beaucoup et m'aide encore, ainsi qu'un couple ami, plus âgé que moi, dont la croix fut de ne pas avoir d'enfant. Mais le Seigneur leur en a donné beaucoup dans une paternité et une maternité spirituelles fécondes. Les deux autres personnes sur lesquelles j'ai pu beaucoup m'appuyer ont été ma sœur Trappistine, et ma belle-sœur : nous demeurons très unies toutes les trois.

Je dus me mettre à travailler. Mes enfants en souffrirent beaucoup, et moi aussi. Ce nouveau mode de vie me privait de bien des rencontres. C'est alors qu'on me proposa de faire partie d'une fraternité séculière Charles de Foucauld. Sa spiritualité m'attirait ; et depuis près de trente-cinq ans, j'essaye de me laisser pétrir par les richesses de son directoire. C'est là aussi que j'ai découvert l'Adoration du Saint-Sacrement.

Je m'étais abonnée aux cahiers sur 1'oraison du Père Caffarel, et, ainsi qu'il le demandait, je m'étais engagée à faire un quart d'heure d'oraison chaque jour. Deux semaines de prière à Troussures, pendant deux années consécutives, me convainquirent de la nécessité de l'oraison quotidienne. J'en garde une grande reconnaissance au Père Caffarel.

Un réconfort, une aide spirituelle, me furent donnés aussi lors de rencontres avec des prêtres, des religieux ; et comment ne pas citer, parmi eux, le bon Père Guillaume, qui devait devenir le Père spirituel de la Communion Notre-Dame de l'Alliance ; alors qu'il était aumônier du monastère cistercien où ma sœur est religieuse, il me reçut toujours avec tant de bonté et de compréhension ! Il me semble que c'est lui qui, après sa mort, m'a conduit à la Communion.

''J'avançais ainsi, avec des hauts et des bas, dans ma vie de personne seule, assumant tant bien que mal, dans des conditions difficiles, l'éducation de mes deux filles qui devenaient des adolescentes. Mon père tomba malade et, pendant cinq ans, s'attacha à moi comme le naufragé à sa bouée. J'étais ainsi écartelée entre le désir de l'entourer le plus possible, mon travail et les enfants. Ce furent des années très dures physiquement et moralement. Je me répétais alors ce psaume : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent en chantant ». Mon père partit chez le Seigneur ; mes filles allèrent faire leurs études au loin. Je me retrouvais seule avec ma vieille tante, sœur de mon père, qui vécut chez moi jusqu'à sa mort à quatre-vingt-onze ans, il y a huit ans. ''

Quelques années après la mort de mon père, le couple ami qui m'aidait si fortement me fit part de ce qu'il avait découvert à Paris lors d'un voyage : le Renouveau charismatique. Un peu plus tard je partis avec eux à la Baume-Sainte-Marie, où se tenait un grand rassemblement de ce Renouveau. Nous avions déjà formé un petit groupe de prière qui grandit rapidement. Il est maintenant important, et cette prière commune hebdomadaire est pour moi indispensable. Vraiment ma foi s'y nourrit, mon Esperance est revigorée, et je vis maintenant la charité au milieu de tous ces frères et sœurs. Nous nous « aimons les uns les autres ». L'effusion de l'Esprit par laquelle j'ai désiré mettre toute ma vie sous la mouvance de l'Esprit-Saint m'a aidée à me libérer de mes complexes, m'a vraiment donné le goût de l'Écriture, m'a appris la louange. Quelle grâce ! Je suis désormais « à l'aise dans ma peau » par-dessus le marché. Et que dire des rassemblements auxquels j'ai participé, soit à Paray-le-Monial, soit à Lourdes ? Là on touche du doigt l'immense tendresse de Dieu, et l'Église vivante.

Enfin j'ai connu la Communion Notre-Dame de l'Alliance. Il y a plusieurs années, j'avais lu dans France Catholique un article qui lui était consacré. Cela m'interpella vivement. Mais je pensais avoir tellement d'engagements que je ne pouvais en ajouter un de plus. Quelque temps après, je ne sais plus à quelle occasion, j'entendis encore parler de la Communion, mais ma réaction fut identique. Enfin, au début de l'année 1988, une amie vint me voir et m'apprit qu'elle venait d'entrer dans la Communion, me laissant différentes brochures pour information.

Je les lus avec émotion, et je m'aperçus que j'avais en effet beaucoup à apprendre sur le plan de ma vie d'épouse et du Sacrement de Mariage que je désirais vivre dans la fidélité et le pardon. Ce que je lisais m'ouvrait des horizons insoupçonnés, des richesses méconnues, et en même temps intensifiait ma relation à Dieu. Je vis là un pressant appel du Seigneur. J’écrivis aussitôt à Anne-Marie et à Paul (les deux co-fondateurs de la Communion), et, quelques mois après, à la faveur d'un déplacement dans le Sud, ils s'arrêtèrent chez moi. Au bout de dix minutes de conversation, il me semblait que nous nous étions toujours connus. Ce que je trouve extraordinaire, c'est que mes trois engagements : Fraternité du Père de Foucauld, Renouveau Charismatique, Communion Notre-Dame de l'Alliance forment comme les trois côtés d'un triangle équilatéral, un tout dont les trois parties sont fortement imbriquées l'une dans l'autre. Que de Grâces !

Mon mari et moi nous sommes mariés le 22 septembre 1938 ; et voilà qu'arrivait le 22 septembre 1988, jour où nous aurions dû fêter nos noces d'or. J'avais décidé de passer ce jour dans le silence, la prière, et la Communauté du Verbe de Vie, à Aubazine, avait bien voulu m'accueillir. Comme en 1938, ce 22 septembre 1988 tombait un jeudi. Je partis donc la veille, après avoir prévenu mes filles, mariées au loin, de ma courte absence. A Aubazine, je fus accueillie, comme toujours, très fraternellement. Le lendemain j'ai participé à la liturgie de la Communauté et à l'Adoration du Saint-Sacrement. Dans les temps de prière et de silence, je me suis recueillie à la chapelle ou dans ma chambre où j'ai longuement médité le document : « Le renouvellement du Oui au conjoint » ; un peu plus tard, à la chapelle, j'ai renouvelé le Oui de mon Mariage. Ce fut une journée de grâce.

Le lendemain je revenais chez moi, et, le soir, on sonna à ma porte : j'ouvris et me trouvai en face de mon mari que je n'avais pas vu depuis des mois. Je le fis entrer ; il s'assit, parla de différentes choses, puis me dit tout d'un coup : « Alors, tu as été passer le cinquantième anniversaire de notre Mariage dans une abbaye ?» Un peu interloquée, je lui demandai comment il l'avait su ; c'étaient nos deux filles qui le lui avaient dit. Alors je lui expliquai que ce jour était pour moi important, que je ne pouvais le passer à vaquer à mes occupations habituelles, que j'avais désiré fêter cet anniversaire dans le silence et la prière, et j'ajoutai : « J'ai prié pour toi ». Deux petites larmes pointèrent dans le coin de ses yeux. Il me dit alors : « Eh bien moi aussi je veux fêter ce jour ». Il ouvrit un petit sac qu'il tenait discrètement à la main, et en sortit deux petits paquets blancs, enrubannés de blanc, comme pour un Mariage ou des Fiançailles, et il me dit : « A cette occasion, je veux t'offrir un bijou ». Je me demandais si j'étais bien éveillée ! J'ouvris le premier écrin : c'était une très jolie bague ; mais elle n'allait à aucun de mes doigts. A son invitation, j'ai ouvert aussi le deuxième écrin. J'y découvris un ravissant bracelet en or qui me plut tout de suite. Je n'avais pas de bracelet, tandis que je portais déjà au doigt l'Anneau de notre Mariage et ma bague de Fiançailles. Je choisis donc le bracelet. Il me l'attacha lui-même au poignet, et son geste me rappela celui qu'il avait fait cinquante ans plus tôt en me passant l’Alliance au doigt. Alors je l'ai embrassé et il en a fait autant. Il resta quelques instants, puis s'en alla. J'appelai aussitôt mes deux filles au téléphone. D'un côté comme de l'autre, explosion de joie. Puis ma belle-sœur: jubilation. Je ne pus appeler ma sœur Trappistine que le lendemain ; là aussi, quelle joie ! Et les amis qui m'accompagnent depuis si longtemps, et ceux qui cheminent avec moi depuis plus récemment. Tous étaient dans l'émerveillement devant le geste de mon mari et devant la Magnificence de Dieu. Cette fête de famille que nous n'avions pu réaliser, c'était Dieu Lui-même qui en était l'artisan en mettant tous les cœurs à l'unisson dans la joie.

Depuis, je n'ai pas revu mon mari. Mais à travers cette démarche, je sais, je sens que nous nous sommes pardonné, que la petite flamme luit toujours dans nos cœurs, et que dans le Cœur de Dieu nous sommes un. Même si la vie est encore bien dure, car le divorce est une croix qui se porte jusqu'au passage dans le Royaume, si l'absence succède à la présence d'un instant, cette lumière, ce feu restent pour moi à jamais présents, et je chante mon action de grâce : Magnificat, Alléluia ! »


Marie-Élisabeth - « Nos Noces d’or pour mes 50 années de fidélité à notre Mariage » - Témoignage du livre « Séparés, Divorcés, une possible espérance » de Paul Salaün, co-fondateur de la Communion Notre-Dame de l'Alliance, diffusé sur Radio Maria France le 18 janvier 2017

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