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Le Poème de Prudence en latin et en français sur la « Passion de Sainte Agnès » :

Agnes sepulcrum est Romulea in domo, fortis puellae, martyris inclytae. Conspectu in ipso condita turrium servat salutem virgo Quiritium nec non et ipsos protegit advenas puro ac fideli pectore supplices.
La ville de Romulus possède le tombeau d’Agnès, jeune fille héroïque, illustre martyre ; de sa demeure située en face des remparts, la vierge veille au salut des fils de Quirinus. Elle daigne même étendre sa protection sur l’étranger qui vient, d’un cœur pur et fidèle, prier dans son sanctuaire.

Duplex corona est praestita martyri : intactum ab omni crimine virginal, mortis deinde gloria liberae.
Une double couronne ceint le front de la Martyre : la virginité conservée inviolable ; le trépas glorieux qu’elle affronta sans crainte.

Aiunt iugali vix habilem toro primis in annis forte puellulam Christo calentem fortiter inpiis iussis renisam, quo minus idolis addicta sacram desereret fidem.
La jeune fille abordait à peine à l’âge nubile, et dès ses plus tendres années, l’amour du Christ enflammait son cœur ; intrépide, elle résista aux ordres impies qui voulaient la contraindre à servir les idoles, à déserter la Foi sainte.

Temptata multis nam prius artibus, nunc ore blandi iudicis inlice, nunc saevientis carnificis minis stabat feroci robure pertinax corpusque duris excruciatibus ultro offerebat non renuens mori.
On tenta son courage par plus d’un artifice ; le juge essaya de la séduire par de caressantes paroles, le bourreau de l’émouvoir par l’appareil des tourments ; la vierge au cœur invincible se tenait inébranlable ; elle offrait son corps aux plus cruelles tortures, et la mort ne l’étonnait pas.

Tum trux tyrannus : `si facile est’, ait, `poenam subactis ferre doloribus et vita vilis spernitur, at pudor carus dicatae virginitatis est.
« Tu braves les supplices, lui dit le tyran farouche ; tu es capable de surmonter la souffrance ; la vie n’est pour toi qu’une choie se méprisable ; mais à une vierge consacrée la pudeur est chère.

Hanc in lupanar trudere publicum certum est, ad aram ni caput applicat ac de Minerva iam veniam rogat, quam virgo pergit temnere virginem : omnis iuventus inruet et novum ludibriorum mancipium petet.
« Je puis ordonner de traîner celle-ci dans un lupanar destiné au public, si elle refuse encore d’incliner sa tête devant l’autel, et d’implorer le pardon de Minerve qui est vierge aussi, et que cette vierge insolente persiste à mépriser. Elle verra alors toute la jeunesse se précipiter vers cet asile de honte, pour y chercher la proie nouvelle offerte à ses passions. »

Haud, inquit Agnes, `inmemor est ita Christus suorum, perdat ut aureum nobis pudorem, nos quoque deserat ; praesto est pudicis nec patitur sacrae integritatis munera pollui. Ferrum inpiabis sanguine, si voles, non inquinabis membra libidine.
« Le Christ, répond Agnès, n’oublie pas à ce point ceux qui sont à Lui ; Il ne sacrifie point le trésor de leur pureté. Loin de nous abandonner, Il assiste ceux qui sont pudiques, et ne souffre pas que leur intégrité soit souillée. Libre à toi de rougir ton glaive de mon sang ; mais tu ne saurais profaner mon corps par la luxure. »

Sic elocutam publicitus iubet flexu in plateae sistere virginem. Stantem refugit maesta frequentia, aversa vultus, ne petulantius quisquam verendum conspiceret locum.
Ainsi parle Agnès. Le juge ordonne qu’on la dépouille, et que la vierge soit ainsi conduite dans le repaire secret du cirque. La foule détourne ses regards à cet aspect ; un sentiment de pudeur qu’elle ne connaissait pas semble la maîtriser tout à coup.

Intendit unus forte procaciter os in puellam nec trepidat sacram spectare formam lumine lubrico. En ales ignis fulminis in modum vibratur ardens atque oculos ferit, caecus corusco lumine corruit atque in plateae pulvere palpitat. Tollunt sodales seminecem solo verbisque deflent exequialibus.
Un seul homme a osé arrêter son œil audacieux et profane sur la Vierge sacrée. Mais soudain un Ange prompt comme la foudre l’a frappé de son glaive étincelant. Le coupable a perdu la lumière de ses yeux ; il roule sur la poussière et s’agite convulsivement. Ses compagnons l’enlèvent demi-mort, et déjà prononcent sur lui l’adieu suprême.

Ibat triumfans virgo deum patrem Christumque sacro carmine concinens, quod sub profani labe periculi castum lupanar nec violabile experta victrix virginitas foret.
La vierge s’avançait triomphante, adressant à Dieu le Père et au Christ un cantique sacré. Délivrée du péril, elle rendait grâces au pouvoir céleste qui pour elle avait fait du lupanar un lieu chaste, et conservé sans atteinte l’honneur de la virginité.

Sunt, qui rogatam rettulerint preces fudisse Christo, redderet ut reo lucem iacenti : tunc iuveni halitum vitae innovatum visibus integris.
Il en est même qui racontent qu’elle adressa ses supplications au Christ, pour qu’Il daignât rendre la lumière au coupable humilié jusqu’à terre, et que le jeune homme recouvra le souffle de sa poitrine et l’usage de ses yeux.

Primum sed Agnes hunc habuit gradum caelestis aulae, mox alius datur ascensus ; iram nam furor incitat hostis cruenti : `vincor’, ait gemens, `i, stringe ferrum, miles, et exere praecepta summi regis principis !
Agnès a conquis un premier degré dans la céleste cour ; une nouvelle victoire va lui en assurer un second. Le tyran sanguinaire s’enflamme de fureur à la nouvelle qu’il reçoit. Je serai donc vaincu ! dit-il avec émotion. Soldat, tire ton glaive, et accomplis les ordres de l’autorité souveraine. »

Ut vidit Agnes stare trucem virum mucrone nudo, laetior haec ait : `exulto, talis quod potius venit, vaesanus, atrox, turbidus, armiger, quam si veniret languidus ac tener mollisque efybus tinctus aromate, qui me pudoris funere perderet.
La vierge aperçoit cet homme farouche qui tient le glaive pour l’immoler ; dans les transports de sa joie, elle s’écrie : « Que j’aime ce guerrier qui vient fondre sur moi avec fureur ! Combien je le préfère à ce jeune homme plein de mollesse, exhalant autour de lui l’odeur des parfums, pour tendre un piège mortel à ma fidélité !

Hic, hic amator iam, fateor, placet ; ibo inruentis gressibus obviam nec demorabor vota calentia : ferrum in papillas omne recepero pectusque ad imum vim gladii traham. Sic nupta Christo transiliam poli omnes tenebras aethere celsior.
« Voici l’amant auquel j’aspire ; au-devant de lui je m’élance ; je n’arrête plus l’ardeur de mes désirs. Qu’il plonge tout entier son fer dans mon sein ; que je sente avec transport ce glaive pénétrer ma poitrine : alors, épouse du Christ, mon âme, franchissant la région des ténèbres, va s’élever au plus haut des Cieux.

Aeterne rector, divide ianuas caeli obseratas terrigenis prius ae te sequentem, Christe, animam voca, cum virginalem, tum patris hostiam !
« Roi éternel, daigne ouvrir les portes de ton céleste Palais si longtemps fermées aux habitants de la terre. Ô Christ, appelle à Toi cette âme qui n’aspire qu’à Te rejoindre ; elle est vierge ; et on l’immole à la Gloire de ton Père. »

Sic fata Christum vertice cernuo supplex adorat, vulnus ut inminens cervix subiret prona paratius. Ast ille tantam spem peragit manu, uno sub ictu nam caput amputat, sensum doloris mors cita praevenit.
Elle dit, et, inclinant la tête, elle adore humblement le Christ, offrant ainsi avec ardeur son cou au glaive qui se lève au-dessus d’elle. Le bras du bourreau accomplit à l’instant l’espoir de la vierge ; d’un seul coup il abat la tête innocente d’Agnès : trépas rapide, qui à peine laisse place à la souffrance.

Exutus inde spiritus emicat liberque in auras exilit, angeli saepsere euntem tramite candido.
L’âme brillante et affranchie s’élance libre à travers les airs ; un groupe d’Anges l’accompagne sur le sentier lumineux.

Miratur orbem sub pedibus situm, spectat tenebras ardua subditas ridetque, solis quod rota circuit, quod mundus omnis voluit et inplicat, rerum quod atro turbine vivitur, quod vana saecli mobilitas rapit :
Dans son vol elle voit au-dessous d’elle le globe de la terre et les ténèbres qui l’environnent ; mais elle dédaigne cette région inférieure que le soleil visite dans son cours, tout ce que le monde entraîne et confond dans sa marche, tout ce qui vit au sein du noir tourbillon, tout ce que la vaine mobilité du temps emporte avec elle.

Reges, tyrannos, imperia et gradus pompasque honorum stulta tumentium, argenti et auri vim rabida siti cunctis petitam per varium nefas, splendore multo structa habitacula, inlusa pictae vestis inania, iram, timorem, vota, pericula, nunc triste longum, nunc breve gaudium, livoris atri fumificas faces, nigrescit unde spes hominum et decus, et, quod malorum taetrius omnium est, gentilitatis sordida nubila.
Maintenant elle domine de son regard les rois, les tyrans, les empires, les dignités publiques ; les honneurs et les pompes qui enflent d’orgueil les mortels insensés ; l’argent et l’or si puissants, dont ils ont tous une soif ardente, et qu’ils recherchent par toutes sortes de crimes ; les palais construits avec splendeur, la vanité des parures brillantes ; la colère, les craintes, les désirs, les dangers de toutes parts ; les joies si rapides, les chagrins si longs à s’épuiser ; les torches de l’envie qui souillent de leur noire fumée l’espérance des hommes et leurs succès ; enfin, le plus affreux de tous les maux, le nuage honteux de l’idolâtrie planant sur le monde.

Haec calcat Agnes ac pede proterit stans et draconis calce premens caput, terrena mundi qui ferus omnia spargit venenis mergit et inferis, nunc virginali perdomitus solo cristas cerebri deprimit ignei nec victus audet tollere verticem.
Dans son attitude triomphante, Agnès foule et domine tous ces vains objets ; de son pied elle écrase la tête du cruel dragon qui infecte de son venin les habitants de la terre, et les entraîne avec lui aux enfers. Maintenant, dompté sous le pied de la jeune Vierge, il abaisse honteusement sa crête enflammée ; vaincu, il n’ose plus relever la tête.

Cingit coronis interea dens frontem duabus martyris innubae ; unam decemplex edita sexies merces perenni lumine conficit, centenus extat fructus in altera.
En même temps, le Dieu du Ciel ceint de deux couronnes le front de la chaste martyre : l’une porte en traits de lumière le nombre mystérieux de soixante ; sur l’autre, le centenaire exprime les mérites qu’Agnès a conquis.

O virgo felix, o nova gloria, caelestis arcis nobilis incola, intende nostris conluvionibus vultum gemello cum diademate, cui posse soli cunctiparens dedit castum vel ipsum reddere fornicem !
Heureuse Vierge, illustration nouvelle, noble habitante de la Cité céleste, daigne incliner vers nos misères ta tête ceinte du double diadème. A toi seule le Dieu suprême donna la puissance de rendre chaste un jour le lieu même du crime.

Purgabor oris propitiabilis fulgore, nostrum si iecur inpleas. Nil non pudicum est, quod pia visere dignaris almo vel pede tangere.
Un regard de ta bonté dirigé vers moi me rendra pur, en inondant mon cœur de sa lumière ; tout ce que ton œil daigne fixer, comme autrefois tout ce que ton noble pied toucha, participe aussitôt à la pureté qui en toi réside.

Ainsi soit-il.


Prudentius de Sarragosse (348-405)


Voir également d’Aurelius Prudentius Clemens :
- La Prière du Lucernaire d’Aurelius Prudentius Clemens « Tu es la vraie Lumière pour nos âmes »
- L’Hymne du matin de Prudence de Sarragosse « L’Oiseau qui annonce le jour chante l'approche de la lumière »
- La Prière de Prudentius de Sarragosse aux Saints Martyrs Innocents « Je vous salue, Fleurs des martyrs, qu’à l'aurore de votre vie l'ennemi du Christ arracha »
- L’Hymne aux Saints Innocents de Prudence de Sarragosse « Salvete, flores Martyrum »
- L’Hymne de Prudence pour l’Epiphanie « Reconnais les illustres symboles de Ta puissance et de Ta royauté, Enfant, à qui le Père a conféré par avance une triple destinée »
- L’Hymne de Prudence sur le Jeûne « Ô Christ, nous T'offrons nos chastes abstinences »
- Le Cantique de Prudence de Sarragosse « Célébrez votre Prince, ô vous tous, désormais nul ne mourra plus »
- L’Hymne pour l'Épiphanie d’Aurelius Prudentius Clemens de Sarragosse « Ô vous qui cherchez le Christ, levez les yeux en haut »
- L’Hymne de la Naissance du Christ du Poète Prudence « Paraissez, doux Enfant, né d'une Mère qui enfante sans alliance humaine »
- L’Hymne sur la Maternité divine du Poète Prudence « La Vierge qui a été digne d'enfanter un Dieu triomphe de tous les poisons »
- L’Hymne sur la Nativité du Verbe du Poète Prudentius « Ô heureuse Naissance du Verbe incarné ! »
- Le Poème de Prudence en latin et en français sur la « Passion des Apôtres Pierre et Paul »
- Le Poème de Prudence en latin et en français sur la « Passion de Sainte Agnès »