La « Prière Conjugale » selon le Père Henri Caffarel :

Peu d'époux sont fidèles à la prière conjugale. Sans doute le jeune couple, tout fraîchement marié, la fait volontiers ; mais, très vite, il l'abandonne ; ou bien, la prière conjugale devient familiale. C'est parce qu'ils ignorent pourquoi la faire, comment la faire, et les bienfaits qu'elle réserve, que tant de chrétiens négligent la prière conjugale. Essayons donc d'y voir un peu clair.

Pourquoi la prière conjugale ?

On est relativement fidèle à la prière familiale : c'est une vieille tradition de chrétienté ; mais, semble-t-il, l'argument de tradition ne joue pas en faveur de la prière conjugale. Quand les jeunes époux la pratiquent, c'est souvent par une sorte d'exigence de leur amour, exigence d'ailleurs assez peu réfléchie et analysée. C'est l'espoir que, peut-être, elle favorisera entre eux une parfaite intimité sur tous les plans. Motif légitime, certes, mais insuffisant. Et c'est pourquoi ils sont vite déçus. Une de nos correspondantes nous l'explique : « Dès le début j'ai été déçue par notre prière conjugale : j'en attendais plus d'intimité avec mon mari, je la prenais pour un moyen de me faire connaître, de lui révéler ma vie intérieure ; c'était là mon erreur. J'avais une fausse idée de la prière conjugale. Ma déception venait de ce que notre prière était pour nous et non pour Dieu. Or il s'agit de louer Dieu ensemble, de chercher ensemble sa volonté sur le foyer, et non pas, d'abord, d'approfondir notre intimité conjugale, de mieux nous connaître. Tant mieux si ce sont les effets de notre prière, mais là n'est pas son but ».

Il ne suffit pas non plus d'évoquer, comme certains le font sans aller plus loin, le droit de Dieu au culte de ses créatures. Le couple, comme toute autre communauté, doit offrir à Dieu l'hommage de sa prière, c'est vrai, mais cet argument vaut aussi bien pour les foyers musulmans, juifs ou païens. Là n'est pas la raison d'être spécifique de la prière conjugale au foyer chrétien.

Partons de la notion du mariage chrétien. Il n'est pas seulement le don réciproque de l'homme et de la femme ; il est aussi le don, la consécration du couple au Christ. Désormais, dans ce couple qui, en se donnant, s'est ouvert à lui, le Christ est présent ; et c'est pourquoi un saint jean Chrysostome l'appelle une « église en réduction ». Cette présence, il est vrai, se vérifie déjà lorsque deux ou trois sont unis au nom du Christ (Mt, 18, 20), mais, dans le cas du couple, il y a plus et il y a mieux : un pacte, une alliance, au sens biblique du mot, entre le Christ et le foyer. Ce que Yahvé disait autrefois : « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple », le Christ, à son tour, le dit au couple. Ainsi lié au couple, présent au couple, le Christ aspire à rendre grâces à son Père, à intercéder avec et par les époux pour le monde entier.

Ce n'est d'ailleurs pas seulement au moment de la prière conjugale, c'est en tous temps que le Christ, présent à la vie du couple, entend louer le Père : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez, disait saint Paul, faites tout pour la gloire de Dieu. » (1Co, 10, 31)

Il reste que le temps fort de ce culte du couple, c'est précisément la prière conjugale. Et le soir, quand cet homme et cette femme prient au pied de leur lit, c'est la prière de son Fils bien-aimé que le Père des Cieux entend, parce que, dans leur cœur, l'Esprit du Christ inspire leurs sentiments.

Tant qu'on ne s'élève pas à cette hauteur-là, on ne peut pas bien saisir ni promouvoir la prière conjugale. Sa nécessité et sa grandeur ne s'expliquent que dans la perspective du sacrement de mariage. En un mot, quand le Christ unit par son sacrement un homme et une femme, c'est pour fonder un sanctuaire, ce sanctuaire qu'est un foyer chrétien, où lui, le Christ, pourra célébrer, avec ce couple, par ce couple, le grand culte filial de louange, d'adoration et d'intercession qu'il est venu instaurer sur terre.


Les Dispositions requises pour la prière conjugale :

Avant d'examiner quand et comment le couple doit prier, les difficultés qu'il rencontre, les bienfaits qu'il en retire, voyons d'abord quelles dispositions d'âme il doit apporter pour que sa prière conjugale soit vraiment culte du Christ.

Il faut d'abord — c'est bien évident — que le couple soit un couple, c'est-à-dire un homme et une femme unis non seulement matériellement mais aussi spirituellement. Que leur union visible soit le signe de leur union d'âme. « Qu'ils soient un ! »

À l'heure de la prière, que cesse tout dissentiment, que la paix entre eux se fasse plus parfaite. Dans un foyer qui a répondu à notre enquête, les époux commencent leur prière conjugale en disant trois fois, comme le prêtre à l'autel : « Agneau de Dieu, qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de nous ; donnez-nous la paix » Et comme le prêtre et le diacre à la Messe solennelle, ils se donnent le baiser de paix.

Deuxième disposition : qu'ils renouvellent, mari et femme, leur foi en ce pacte que le Christ a conclu avec eux, en sa présence au milieu d’eux. Qu'ils prennent conscience que le Christ est impatient de louer le Père par eux qui se sont mis à son service.

Troisième disposition : qu'ils écoutent le Christ ensemble. Comment, en effet, peut-on prier comme le Christ et en union avec lui, si l'on n'a pas d'abord cherché à comprendre ses pensées, ses sentiments, ses intentions pour les épouser et les exprimer à Dieu ?

Écouter le Christ, qu'est-ce à dire ? D'abord, commencer cette prière par une lecture de la Bible, puis se taire et méditer ensemble. Ensuite, rechercher la pensée du Seigneur sur la journée écoulée et sur celle à venir. Alors, et alors seulement, parler à Dieu, parler spontanément, sans formules toutes faites, pour lui dire ce que l'on pense, Prier aussi en empruntant les prières liturgiques de l'Église.

Tout cela, en théorie, semble facile ; comment se fait-il, alors, que tant de couples négligent la prière conjugale ? II n'est pas inutile d'examiner leurs objections et leurs difficultés.


Les Difficultés de la prière conjugale :

Même dans les foyers chrétiens, on rencontre encore des individualistes impénitents. Un mari écrit : « Je n'ai jamais éprouvé le besoin de m'associer à ma femme pour prier le Seigneur, ni après le mariage, ni en captivité, ni au retour, ni maintenant ». Je crois qu'à de tels foyers il faut expliquer la raison d'être profonde de la prière conjugale, telle que nous venons de le faire.

Beaucoup ne sont opposés à cette prière que parce qu'ils ne savent pas ce qu'elle est. Il est bien vrai toutefois que certains tempéraments éprouvent plus de difficultés que d'autres à exprimer leurs sentiments religieux. « Pudeur de sentiment, jardin secret, crainte inavouée, chez le mari, de perdre son prestige masculin », voilà qui explique un certain nombre de réticences. Certes, cela ne saurait justifier l'abstention de la prière conjugale mais souligne bien les obstacles que parfois il faut surmonter.

Certains opposants invoquent une divergence de spiritualité entre les époux. Écoutez un foyer qui pour cette raison a été sur le point d'abandonner la prière conjugale : « Mon mari, écrit la femme, avait été élevé par les jésuites, moi par les dominicaines. Nous pensions que, de ce fait, nous ne pouvions avoir une véritable unité spirituelle » . Or, savez-vous ce qui leur est arrivé ? Des enfants ! « Ils nous ont contraints, ajoutent-ils, à redécouvrir Dieu, et cette fois, non pas un Dieu dominicain ou un Dieu jésuite, mais Dieu tout court ».

Ces divergences spirituelles, issues de formations différentes, il faut les dépasser et les surmonter. Mais surmonter ne signifie pas essayer de niveler. Des spiritualités différentes qui s'accordent peuvent faire une harmonie plus riche qu'une absolue identité de vues spirituelles chez les époux.


Les Bienfaits de la prière conjugale :

Laissons là les difficultés et considérons les bienfaits de la prière conjugale, tels qu'ils ressortent de nombreux témoignages.

Ce serait se tromper, disions-nous, que de justifier la prière conjugale avant tout par ses heureux effets : quand les chrétiens prient, c'est d'abord pour honorer Dieu. Mais il n’empêche que nombreux et précieux sont les bienfaits de la prière conjugale. Bienfaits qui d'ailleurs ne sont pas toujours perceptibles et enregistrables. Au demeurant, beaucoup de ces bienfaits le sont, et l'enquête les énumère volontiers, À cela, rien de surprenant. Le Christ ne nous dit-il pas que si l'on cherche d'abord le Royaume de Dieu, tout le reste est donné par surcroît ?

Voici quelques-uns de ces « surcroîts » de la prière conjugale :

Un foyer belge écrit : « Nous avons prié pour louer Dieu et Dieu nous a fait, du coup, un magnifique cadeau : en formulant à haute voix notre prière intime, nous nous sommes communiqué l'un à l'autre le fond même de notre âme et la plus secrète impulsion de notre vie intérieure. Il suffit d'avoir pratiqué tant soit peu la prière conjugale pour pouvoir dire que l'on a découvert, souvent après de nombreuses années de mariage, l'âme de son conjoint, ainsi que les mouvements et les aspirations profondes de sa vie intérieure. On mesure le prix de cette découverte lorsqu'on admet que la connaissance vraie et profonde d'un être est la condition première de l'estime et de l'amour vrai ».

Parlant de cette connaissance réciproque, un ménage rappelle la légende selon laquelle deux amoureux, s'ils boivent à la même coupe, pénètrent les pensées l'un de l'autre. Et d'ajouter : « La prière conjugale, c'est autrement plus efficace. Quand on a prié ensemble, les deux âmes ne donnent plus l'impression d'être impénétrables l'une à l'autre ».

Autre bienfait, proche parent du précédent : la prière conjugale semble bien être un des grands facteurs de l'unité spirituelle et même de l'unité tout court entre époux. Un jeune ménage écrit : « C'est elle, la prière conjugale, qui a forgé notre âme commune » . Beaucoup de vieux foyers pourraient en dire autant, et je suis convaincu, pour ma part, qu'une certaine qualité d'union, d'intimité entre les époux, ne sera jamais atteinte par ceux qui ne la pratiquent pas.

On ne peut faire l'unité sans mettre fin aux discordes : nouveau bienfait de la prière conjugale. Écoutons plutôt : « Nous allions être séparés pour plusieurs semaines, et peu de temps avant le départ, nous nous étions disputés. L'atmosphère était lourde, nous sentions que cette heure allait être inexorablement gâchée par notre orgueil qui nous empêchait de faire le premier pas. L'un de nous, cependant, proposa de nous agenouiller. Alors, devant Dieu, il a bien fallu se dépouiller de son orgueil et ne pas continuer à jouer au plus fort. En sa présence, nous nous sommes demandé pardon et, par une prière personnelle à haute voix, nous avons eu ce soir-là un échange d'une vérité et d'une intensité jusque-là insoupçonnées ».

Ajoutez que la prière conjugale est le grand stimulant de la vie chrétienne personnelle au foyer.

Sans doute par modestie, ceux qui nous ont adressé leur témoignage restent muets sur un autre bienfait qu'il est facile, pourtant, de constater. Je veux dire : le bienfait de la fécondité spirituelle. Il existe des foyers magnifiquement rayonnants ; leur vie spirituelle touche ceux qui les entourent et, parfois, ils ont la joie de voir un incroyant venir leur confier son désir de connaître mieux le Christ, découvert chez eux. Je suis convaincu, pour ma part, que la prière conjugale est pour beaucoup dans cette fécondité spirituelle du foyer.

Ceux qui viennent de nous dire les bienfaits de la prière conjugale se sont demandé quelle en était l'explication. Écoutons leurs réponses, elles sont excellentes :
« À la prière conjugale, c'est comme si on s'épousait de nouveau. » « La prière conjugale, dit un autre, est un prolongement de notre sacrement de mariage. » « Une des raisons de la prière conjugale est d'entretenir en nous la grâce du mariage. » Et encore : « C'est un peu comme si, tous les soirs, on redisait le oui sacramentel. »

C'est vrai, la prière conjugale est le temps fort du sacrement de mariage. Les chrétiens mariés se demandent parfois comment puiser aux grâces de leur sacrement. La Pénitence, l'Eucharistie, ils savent ce qu'il faut faire pour recourir à leur grâce propre, mais le mariage ? Il ne faut pas hésiter à leur répondre que la prière conjugale est un moyen privilégié pour tirer du sacrement de mariage les grâces qu'il tient en réserve pour les époux.

Si tous les foyers chrétiens étaient convaincus de l'importance de la prière conjugale ; si, dans tous ces foyers, la prière conjugale était vivante, il y aurait dans le monde un prodigieux accroissement de joie, d'amour et de grâce.


Faut-il maintenir une prière conjugale quand on assure déjà la prière familiale ?

Répondons, pour terminer, à une question que beaucoup de foyers se posent : faut-il, ou non, maintenir une prière conjugale quand on assure déjà la prière familiale ? Les opinions, ici, sont contradictoires.

Voici d'abord les arguments de ceux qui répondent : « non »
« On fait, au début du mariage, une prière conjugale. Les enfants viennent et, tout naturellement, la prière conjugale devient prière familiale. Pas besoin d'une autre prière. » Certains ajoutent : « Ce serait même dangereux de faire une prière conjugale, parce que, bien vite, on aurait un état dans l'état : il y aurait le bloc parents et le bloc enfants. » D'autres soulignent : « Mais, voyons, la communauté familiale n'a qu'un cœur et qu'une âme. Tout est dit à la prière familiale ! » Et cependant, beaucoup de ceux qui avancent ces raisons n'ont pas toujours bonne conscience.

Passons donc aux arguments en faveur du maintien de la prière conjugale :
« La prière conjugale est indispensable. C'est vrai qu'il ne faut pas diviser la famille. C'est vrai que la famille est une communauté indissociable. Mais attention ! Le couple ne se dissout pas dans la famille ; le couple garde sa réalité et sa consistance de couple. Le couple est à la famille ce que le cœur est au corps humain. Le cœur ne s'oppose pas au corps. Il est en lui, discrètement, le centre vital, la source de son activité. Il faut affirmer très haut que plus le couple reste lui-même, plus la famille est vivante ».

Nous trouvons exprimée là une loi fondamentale, Si le couple est une entité, en tant que tel, comme toutes les réalités de la terre, il doit un culte à Dieu. S'il est la source jaillissante de la vie familiale, il doit quotidiennement s'ouvrir à la bénédiction de Dieu, par la prière conjugale. S'il veut sauvegarder son unité et l'approfondir, il lui faut recourir à l'action unifiante de Dieu en cette même prière conjugale. Et s'il est responsable de la famille, ne convient-il pas qu'à l'exemple du Christ qui, la nuit, se retirait dans les montagnes afin de prier pour les siens (Lc, 6, 12), il intercède pour ce grand fils dont la foi vacille, pour la continence difficile à respecter, pour comprendre mieux les grandes intentions de l'Église et les besoins de la cité... Il peut arriver aussi que les époux soient infidèles à leurs responsabilités ; ne s'impose-t-il pas, alors, qu'ensemble ils demandent pardon à Dieu ? Enfin n'est-il pas juste que mari et femme, ensemble, viennent rendre grâces pour les dons que le Seigneur prodigue à leur foyer ?

On peut dire, et même il faut dire : la prière familiale vaut ce que vaut la prière conjugale : elle jaillit vivante et riche d'une prière conjugale vraie. Certes, le temps n'est pas indéfiniment extensible. Aussi bien cette prière conjugale n'aura pas, nécessairement, l'ampleur qu'elle avait les premières années, avant l'introduction de la prière familiale.

Voici, d'ailleurs, quelques suggestions du foyer. Les uns font, le matin, la prière conjugale, et le soir, la prière familiale. D'autres, plus nombreux, la font tous les soirs, avant de se coucher. En celui-là l'épouse demande à être toujours réveillée par son mari, quand il rentre d'une réunion tardive, pour faire avec lui cette prière : elle estime que c'est capital. D'autres, quand ils rentrent le soir, en voiture ou à pied, récitent le chapelet avant d'arriver à la maison. Plusieurs nous révèlent qu'une fois par mois, la nuit, ils se lèvent pendant une heure, et prient pour toute la maisonnée endormie. Et de plus en plus, on le constate avec joie, mari et femme vont passer 24 ou 48 heures, ensemble, dans un monastère, et trouvent dans ces récollections de grands avantages pour eux et pour leur foyer. N’est-ce pas là une excellente forme de prière conjugale ?

N'hésitons donc pas à l'affirmer : la prière conjugale, dans un foyer qui déjà pratique la prière familiale, reste importante, indispensable.


Concluons donc : ce que la pensée et l'expérience religieuse de nombreux foyers nous ont appris doit nous convaincre de l'importance de la prière qui monte de cette « église en réduction » qu'est un couple, qu'est une famille chrétienne. Vivantes et fortes seraient nos paroisses si tous les foyers pratiquaient la prière en commun ! Si tous les foyers de toutes nos Équipes, dans les vingt pays où elles sont implantées, pratiquaient la prière conjugale et familiale, si tous s'en faisaient les apôtres, quel renouveau ne pourrait-on espérer ! Quelle magnifique contribution à l'avènement du Royaume ! Une famille en prière est une parcelle de ce levain qui fait lever toute la pâte, une étincelle de ce feu que le Christ est venu allumer sur la terre. Elle porte en elle la vie et l'espoir de notre humanité.


Père Henri Caffarel (1897-1975) - Revue l’Anneau d’Or n°98

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Voir également du Père Henri Caffarel :
La Prière du Père Henri Caffarel « Ô Toi qui es chez Toi dans le fond de mon cœur »
La Prière du Père Henri Caffarel « Père d'infinie tendresse, saisis-moi de Tes deux mains : Ton Fils et Ton Saint-Esprit »
La Prière du Père Henri Caffarel « Dieu dit : couple chrétien, tu es ma fierté et mon espoir »
La Prière du Père Henri Caffarel « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! »
Les « Prières et Citations » du Père Henri Caffarel
La « Prière Conjugale » selon le Père Henri Caffarel
Lettre à tous les « Foyers désunis » du Père Henri Caffarel
La Lettre du Père Henri Caffarel à une femme séparée qui lui pose la question « Fais-je tout ce que je dois faire si je me contente de prier pour lui ? »