La Prière de Léon-Pamphile Le May « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie » :

LA VOlE

L’homme n’est qu’un passant sur la terre qu’il aime ;
Ses larmes font germer le sol ingrat qu’il sème,
Et toujours il espère un meilleur lendemain.
Phare divin, la foi lui montre le chemin
Qui va de son exil à la Cité Céleste.
Humble, il regarde et marche ; orgueilleux, il proteste.
Il veut prendre, dit-il, plus libre ou plus adroit,
Pour atteindre le ciel un chemin moins étroit.

L’incrédule s’égare en la nuit du mystère ;
Il ne voit rien. Il croit qu’il est fait pour la terre,
Que le monde est son bien, qu’on ne vit qu’une fois.
Pourtant, autour de lui, maintes dolentes voix
Appellent ardemment l’heure des délivrances,
Et demandent pourquoi la vie et les souffrances.
Il reste sourd. Pour lui, nul Sauveur n’est venu,
Et le rachat de l’homme est un mythe ingénu.

Et sous tous les climats, et dans tous les royaumes,
Trônant dans les palais, ou rampant sous les chaumes
On voit des cœurs fanés et des âmes en fleurs.
Le superbe triomphe et l’humble est dans les pleurs.
Mais quel front a le droit de se nimber de gloire ?
Et quel œil scrutera les secrets de l’histoire ?
L’homme n’est pas le maître. Il ferme en vain les yeux
Pour éteindre, en son rêve, et l’enfer et les cieux.

Nos aïeux, par le Christ, vers la forêt profonde
Jadis furent guidés... Leur empire se fonde
Au rythme de la hache, au grincement du soc,
Et leur ardente foi repose sur le roc.
Bardes mélodieux des bosquets, des prairies,
Feuillages qui flottez comme des draperies,
Fleurs dont les baumes purs n’ont pas été souillés,
Arbrisseaux gris de sève et vieux troncs dépouillés,
Chantez le nom du Christ que ma patrie adore !

Bénis soient le réveil du travail à l’aurore !
La vagabonde nef du hardi batelier !
La berçante chanson du toit hospitalier !
Le baiser du départ et le repos sous l’herbe !

À l’automne, le pauvre emporte aussi sa gerbe,
Quand même en son labour les blés n’ont pas germé,
Car le cœur du chrétien ne s’est jamais fermé.
Sans honte notre terre est croyante et soumise.
Elle est, aux temps nouveaux, une terre promise
D’où monte un chant d’amour, où descend le pardon.
Elle a sa gloire et ses martyrs. Dieu trouva bon,
Pour faire de son peuple un peuple à l’âme neuve,
De le passer d’abord au creuset de l’épreuve.

Et nous avons souffert, et nous avons lutté.
Les revers et la peur n’ont jamais rebuté
De nos vieux paysans la foi, ni le courage,
Et nous avons pleuré de douleur et de rage,
Lorsque le drapeau blanc emporta dans ses plis
La vieille France aimée.
Oh ! Les faits accomplis, –
Triomphes de l’orgueil et sommeil des vengeances, –
Ils nous ont vus subir d’amères exigences.
Mais alors c’est sur Dieu que nous avons compté !
Notre espoir est encore en ce Dieu de bonté,
Et nul maître jamais, ceci qu’on le retienne,
Ne pourra l’arracher de notre âme chrétienne !
Et qu’on ne dise pas que c’est témérité :
Cet espoir nous l’avons des aïeux hérité.

Brebis qui vous perdez sur des sentiers perfides,
Voyageurs imprudents qui dédaignez les guides,
Pêcheurs qui ne savez où jeter vos filets,
Esprits dont les desseins sont comme des stylets,
Âmes douces, cœurs bons qu’attend le traître piège,
Jeune à l’œil rayonnant et vieux au front de neige,
Enfants des bois, enfants des champs et des cités,
Vous cherchez le chemin du bonheur... Écoutez,
Et vos cœurs pleins d’ennuis vont s’ouvrir à la joie.
Écoutez, le Christ parle. Il dit :
« Je suis la Voie. »


LA VÉRITÉ

Ô philosophes vains qui dédaignez la foi,
Dix-neuf siècles déjà, pour lumière et pour loi,
Ont du Christ accepté la divine Parole,
Et vous cherchez toujours, avec une ardeur folle,
À griser les humains d’une coupe sans fiel,
Et d’une vérité qui n’aurait rien du ciel !

Oui, pendant que je peine ou pendant que je prie,
Croasse le sarcasme. Une infâme voix crie :
– La vérité, c’est moi !... Moi, qui suis le plaisir,
Et qui réveille en l’âme un éternel désir.
La vérité, c’est moi !... Moi, qui suis la science,
Et montre le néant de toute conscience ;
C’est moi qui ne sais rien et ne peux rien savoir,
Et n’aime pas un Dieu que je ne saurais voir !
C’est l’homme émancipé, qui n’est pas fait d’argile,
Et croit à son journal plutôt qu’à l’Évangile !
C’est le drame troublant où l’on aime, où l’on rit,
Où l’on couvre de fleurs la vertu qui périt !...
La vérité, c’est Dieu devenu hors de mode,
Et dont la majesté ne plaît, ni n’incommode !

La voix qui crie ainsi, c’est la voix de l’orgueil
Qui ne croit qu’en lui-même, et sombre sur l’écueil ;
C’est la voix de l’impur, c’est la voix de l’impie,
Qui menacent le ciel parce que l’homme expie.
Elle ment. Elle appelle, hélas ! ces jours mauvais
Où l’ennemi du Christ fait le guet aux chevets,
Pour que n’échappe point l’apostat qui s’effare ;
Où le mal que l’on fait jamais ne se répare ;
Où le naïf s’attache à l’imposteur qui dit
Que sans maître on est libre, et sans culte on grandit ;
Où l’apôtre du siècle entre encore dans l’Église,
Et jongle avec le doute où son âme s’enlise.

Et devons-nous pleurer sur le temple détruit ?
De ton labeur, ô Christ ! Serait-ce là le fruit ?
Arme ton bras du fouet. De la divine enceinte
Chasse l’âpre vendeur et la probité feinte...
Mais pourquoi se hâter ? Dieu bon, tu le promets,
Les portes de l’enfer ne prévaudront jamais.

Des hommes valeureux, ou marqués du génie,
Ont pu sauver parfois un peuple à l’agonie,
Lui rendre le courage et la prospérité ;
Jamais ils n’ont changé sa haine en charité.
La vérité n’a point fleuri sur leur rivage.
Mais Jésus vient briser les fers de l’esclavage,
Et délivrer l’esprit de ses voiles épais.
L’homme devient son frère ; Il lui lègue la paix.
Il confie à ses soins la divine semence,
Et l’histoire du monde avec lui recommence.

La vérité qu’on cherche et que souvent l’on fuit,
C’est un rayon de Dieu qui rose notre nuit.
Invincibles témoins, Martyrs des catacombes,
Vous êtes morts pour elle. Et, du fond de vos tombes,
Sauvant l’humanité d’un sanglant cauchemar,
Vous avez détrôné le mensonge et César,
Le mensonge flatteur qui n’éclaire personne,
Et César toujours lent quand l’appel de Dieu sonne.
Vous avez de Baal renversé les autels ;
Et sur Rome, l’orgueil et l’effroi des mortels,
Vous avez arboré, comme un signe de gloire,
La croix qui depuis lors nous mène à la victoire.

Tous les peuples, Jésus, verront tes envoyés...
Hommes, levez vos fronts par la honte ployés !
Tressaillez d’allégresse à la bonne nouvelle !
Moissonneur d’âmes, va, porte à Dieu ta javelle !
Comme un soleil ardent ton sang l’a fait mûrir;
Tu sais, comme ton Maître, aimer jusqu’à mourir !

Ton œuvre, doux Sauveur ! n’est pas celle de l’homme;
Ta force vient du ciel, et c’est Dieu qu’on te nomme.
Comment donc ne pas croire à ton autorité,
Quand tu dis à l’erreur :
« Je suis la Vérité. »


LA VIE

Ô Christ ! dont la doctrine a jeté sur le monde
La suprême clarté qui désormais l’inonde,
Tu dis, le dernier soir, lorsque tout va finir,
Que le pain de froment que tu viens de bénir,
C’est ton corps adorable !... Et tu veux qu’on le mange !
Et tu dis que le vin, merveilleuse vendange
Que nous présente aussi ton adorable main,
C’est le sang que pour nous tu verseras demain.

Dans quel étonnement ce mystère nous plonge !
Mais si Jésus est Dieu, rien en Lui n’est mensonge.
Oh ! n’allez pas, Chrétiens, tels les juifs inhumains,
Prendre pour le frapper la pierre des chemins !

Jésus est Dieu. Jamais, ô Divinité sainte !
Le doute ne retient, dans sa cruelle étreinte,
Le mortel anxieux qui tombe à tes genoux...
Oui, lorsque ta bonté se manifeste à nous,
En mûrissant le grain qui nourrit nos familles,
En donnant la verdure et les nids aux charmilles ;
Oui, quand j’entends l’oiseau te chanter au réveil,
Quand je vois se lever ton radieux soleil,
Quand je dis que ta main lance ou retient la foudre,
Façonne l’astre d’or ou le réduit en poudre,
Je sens de mon néant l’étrange profondeur,
Et je devine un peu ta force et ta splendeur ;
Mais je courbe la tête, ô Christ ! devant l’Hostie ;
J’adore, et ma pensée est comme anéantie !

Et qui donc comprendra ton amour, ô Sauveur !
Alors qu’après la croix qui sauve le pécheur,
Jusqu’à la fin des temps, dans un mystère auguste,
Tu veux être le pain qui nourrira le juste ?
Qui donc le comprendra ?... Que m’importe ? Je crois...
Le mystère au chrétien ne cause point d’effrois.

Ô vierges dont les pieds n’ont pas touché la fange,
Menez à Jésus-Christ votre blanche phalange !
À genoux quand il passe, honnêtes travailleurs,
Qu’il soit béni chez vous, s’il est maudit ailleurs !
Son amour est si pur, sa doctrine est si belle,
Que seul un insensé peut s’y montrer rebelle.

Aux autres soyons doux, mais à nous-mêmes, durs,
Il le veut. Que nos cœurs fleurent les baumes purs !
Des lâchetés du siècle et de tous ses scandales,
Devant le tabernacle, à genoux sur les dalles,
Demandons le pardon. Dans le Christ adoré
Le monde, de nouveau, sera régénéré.
La peur de la souffrance et l’orgueil des écoles,
Le temple de l’amour et ses vaines idoles,
Le rêve d’être libre, et de ne plus avoir
Le poids lourd des regrets, ni le joug du devoir,
Entraînaient le chrétien, hélas ! à sa ruine.
L’indifférence, ainsi qu’un voile de bruine,
Lui cachait Dieu. Sans peur, sans joie et sans remords,
Il allait à son tour dormir parmi les morts.
Mais soudain retentit la grande voix de Rome...
Elle n’insulte pas aux faiblesses de l’homme ;
Elle n’outrage point les tribunaux pervers
Qui jettent l’innocence et la foi dans les fers ;
Elle invite au banquet du Père de famille,
Les chrétiens de partout... car l’affamé fourmille.
Qu’ils viennent tous. Pour prix de leurs nobles efforts,
Le pain qu’ils mangeront les rendra doux et forts.

Et quel réveil ! La vie au soleil tourbillonne,
L’encens monte des bois, le clocher carillonne !...
Dans les chaumes d’opale et sur les noirs labours,
Ô les doux bercements des ailes de velours !
Les corsages d’azur ! Le feu des pierreries !
Vous aimez, vous chantez, séculaires prairies !
Est-ce fête dans l’herbe ? Est-ce fête aux clochers ?
Les mousses, les lichens étoilent les rochers,
La source fait pleuvoir des gerbes radieuses,
Et les fleurs de ses bords, en des poses pieuses,
Écoutent, tour à tour, son cantique nouveau ;
Car la source module, ainsi que le roseau,
Ainsi que le grand chêne, et la mer et la brise,
Un chant mystique et doux qui nous berce et nous grise.

Et dans l’air diaphane, au-dessus des prés verts,
Des vols de neige et d’or tombent des cieux ouverts.
Sous les rayonnements de ces divines ailes,
Par les chemins connus, des groupes de fidèles :
Vieux cœurs dont le réveil est déjà bien lointain,
Enfants dont l’œil s’emplit de l’éclat du matin,
Jeunes gens au cœur pur, mères, candides vierges,
Accourent à l’église où s’allument les cierges...
Et le Christ va sourire à ces pieux essaims.
Ouvrez-vous ! Ouvrez-vous, ô sanctuaires saints !
Cloches, sonnez ! Sonnez les divines agapes !
Des anges sont venus. Tantôt, des blanches nappes
Ils iront recueillir, avec un soin jaloux,
Les miettes pour le ciel. Ô Chrétiens, hâtez-vous !
C’est au festin d’amour que Jésus vous convie !
Il vous dit, suppliant :
« Venez, je suis la Vie. »

Ainsi soit-il !

Léon-Pamphile Le May (1837-1918)

Pamphile-Le-May.jpg

Voir également de Pamphile Le May :
Le « Pater Noster » du Poète Pamphile Le May
La Prière de Léon-Pamphile Le May « Que la Paix soit avec vous ou plutôt la Charité entre vous ! »
La Prière de Léon-Pamphile Le May « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie »
Le Poème de Pamphile Le May « Le Dimanche, on allait se jeter à genoux devant la grande Croix du Calvaire »
Le Cantique du bon pauvre de Pamphile Le May « Seigneur, j’espère en Toi car sur l’homme qui pleure Tu reposes toujours un Regard indulgent »
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