La Prière de Saint Aelred de Rievaulx « Ô bon berger Jésus, Toi le berger si bon » :

« Ô bon berger Jésus, Toi le berger si bon, si bienveillant, si tendre, c’est vers toi que lance son cri un berger pauvre et miséreux. Un berger faible, oui, maladroit, oui, inutile, oui, mais de tes brebis il est malgré tout le pauvre berger. Vers toi, bon berger, le cri de ce berger qui lui n’est point bon ; vers toi le cri de cet homme, soucieux qu’il est pour soi-même et soucieux aussi pour tes brebis. C’est assurément pour moi que ces choses, que je viens de demander, sont nécessaires, ô mon Espérance. Il en est d’autres dont j’ai besoin non seulement pour moi, mais également pour eux dont tu m’ordonnes d’être le serviteur plus que le supérieur. Un ancien jadis demanda que la sagesse lui soit donnée, afin qu’il sache diriger ton peuple. Il était roi, en effet; son langage fut agréable à tes yeux, et tu exauças sa demande alors pourtant que tu n’étais pas encore mort sur la croix, que tu n’avais pas encore manifesté à ton peuple cette étonnante marque d’amour. Voici, doux Seigneur, voici sous ton regard ton peuple qui t’appartient : devant leurs yeux ta croix et en eux les signes de ta passion. Tu les as confiés à la direction de ce pécheur que je suis, moi ton petit serviteur. Mon Dieu, tu sais mon manque de sagesse, et ma faiblesse ne t’est point cachée. Je te demande donc, doux Seigneur, de me donner non pas de l’or, non pas de l’argent, non pas des pierres précieuses, mais la sagesse, de sorte que je sache diriger ton peuple. Envoie-la, ô toi, la Source de la sagesse, du trône de ta grandeur, pour qu’elle soit avec moi, qu’elle travaille avec moi (Sg 9, 10), qu’elle agisse avec moi, qu’elle dispose mes pensées, mes paroles et tous mes actes et décisions selon ton bon plaisir, pour l’honneur de ton nom, pour leur progrès et mon salut. Seigneur, tu connais mon coeur, tu sais que tout ce que tu as donné à ton serviteur, j’ai le désir que ce soit entièrement dépensé pour eux, et que ce soit entièrement livré pour eux. Et qu’en outre moi aussi je sois librement livré pour eux. Qu’il en soit ainsi, mon Seigneur, qu’il en soit ainsi. Mes sentiments, mes paroles, mon loisir et mon activité, mes actes et mes pensées, mes succès et mes échecs, ma mort et ma vie, ma santé et mes infirmités, absolument tout ce que je suis, ce que je vis, ce que je ressens, ce que je comprends, que tout soit dépensé pour eux, que tout soit répandu pour eux ; d’ailleurs toi-même tu n’as pas hésité à être livré pour eux. Apprends-moi donc, Seigneur, à moi ton serviteur, je t’en prie, apprends-moi par ton Esprit Saint comment me dépenser pour eux et comment me livrer entièrement pour eux. Donne-moi, Seigneur, par ton ineffable grâce, de supporter avec patience leurs infirmités, d’y compatir avec tendresse, d’y subvenir avec discrétion. Que j’apprenne à l’école de ton Esprit à consoler les affligés, à conforter les timides, à relever ceux qui sont tombés, à partager la faiblesse de ceux qui sont faibles, la souffrance de ceux qui sont meurtris (2 Co 11, 29), à me faire tout à tous afin de les gagner tous (1 Co 9, 19 et 22). Mets en ma bouche une parole vraie, droite, qui sonne juste, une parole qui les édifie dans la foi, l’espérance et la charité, dans la chasteté et l’humilité, la patience et l’obéissance, la ferveur de l’esprit et le don de soi. Et puisque c’est toi qui leur as donné ce guide aveugle, cet instructeur ignare, ce directeur ignorant que je suis, je te le demande – même si tu ne le fais à cause de moi, fais-le pourtant à cause d’eux – instruis celui que tu as nommé instructeur, guide celui que tu as voulu guide d’autrui, dirige celui que tu as institué directeur. Ainsi, apprends-moi, doux Seigneur, à reprendre les turbulents, à encourager les timides, à soutenir les faibles (1 Th 5, 14). Que je puisse m’adapter à la singularité de chacun, à son caractère, à ses dispositions affectives, à ses capacités, à sa réceptivité, en fonction des circonstances de temps et de lieu et selon que tu le jugeras bon. Et puisque – soit en raison de mes infirmités physiques, soit en raison de la faiblesse de mon esprit, soit en raison d’un vice de mon coeur – je ne les édifie guère ou même pas du tout par mon travail ni par mes veilles ni par mes renoncements, accorde-moi en ta miséricorde de pouvoir les édifier par mon humilité, ma charité, ma patience et ma miséricorde. Que les édifient ma parole et mon enseignement, et que ma prière toujours leur soit profitable. Et toi, notre Dieu de miséricorde, exauce ma demande pour eux : te prier pour eux, ma charge m’y oblige, mon coeur m’y incite, la considération de ta bonté m’y porte. Tu sais bien, doux Seigneur, combien je les aime, combien mes entrailles se fondent pour eux, combien mon coeur se liquéfie sur eux. Tu sais bien, mon Seigneur, que ce n’est pas dans un esprit de sévérité ni de domination que je leur commande ; tu sais combien je souhaite en mon amour être leur serviteur plus que leur supérieur, en mon humilité leur être soumis, en mon affection être parmi eux comme l’un d’entre eux. Aussi écoute-moi, Seigneur mon Dieu, écoute-moi : que tes yeux soient posés sur eux, jour et nuit ; déploie sur eux tes ailes de tendresse et protège-les ; étends ta main droite et bénis-les ; répands en leur coeur ton Esprit Saint, qu’il les garde dans l’unité de l’esprit et le lien de la paix (Ep 4, 3), dans la chasteté du corps et l’humilité de l’âme. Que lui-même les assiste dans la prière. S’il en est qui peinent dans les tentations, que ce tendre Consolateur se hâte de leur apporter secours, et s’il en est qui traversent avec angoisse les épreuves de cette vie, qu’il vienne en aide à leur faiblesse. Doux Seigneur, que sous l’action de ton Esprit, ils soient – en eux-mêmes, entre eux et avec moi – des êtres pacifiés, modérés, bienveillants. Qu’ils s’obéissent les uns aux autres, qu’ils s’entraident et se supportent mutuellement. Qu’ils soient fervents d’esprit, joyeux dans l’espérance (Rm 12, 11-12) ; que dans la pauvreté et les renoncements, les travaux et les veilles, le silence et le recueillement, ils montrent une patience inébranlable. Écarte d’eux, Seigneur, l’esprit d’orgueil et de vaine gloire, d’envie et de tristesse, d’ennui et de blasphème, de désespoir et de découragement, de débauche et d’impureté, d’arrogance et de zizanie. Sois présent au milieu d’eux selon ta ferme promesse (Mt 18, 20). Et puisque tu sais ce dont chacun a besoin, je t’en prie : fortifie en eux ce qui est faible, n’abandonne pas ce qui est fragile, guéris ce qui est malade, réjouis ce qui est triste, ranime ce qui est tiède, affermis ce qui est vacillant, de sorte que chacun dans ses propres épreuves et tentations perçoive que ta grâce ne lui fait pas défaut. Quant aux biens de ce monde dont la faiblesse des pauvres corps a besoin en cette vie, veille, selon que tu jugeras bon et le voudras, à les procurer à tes serviteurs. Je ne demande que cette unique chose à ta si douce tendresse, mon Seigneur : que dans toute situation, de manque ou d’abondance, tu fasses de moi, qui suis ton serviteur, l’intendant fidèle (Lc 12, 42) de tous tes dons, pour les distribuer avec discernement et les administrer avec prudence. Inspire-leur aussi, mon Dieu, de tenir bon avec patience quand tu ne donnes rien ; et d’utiliser avec modération ce que tu donnes. Et vis-à-vis de moi, qui suis ton serviteur et aussi leur serviteur à cause de toi, inspire-leur toujours des pensées et des sentiments qui leur soient bénéfiques ; et qu’ils m’aiment et me craignent, autant que tu le trouveras profitable pour eux. Pour ma part, je les confie à tes saintes mains et à ta tendre providence. Que nul ne les arrache de ta main (Jn 10, 28), ni de la main de ton serviteur à qui tu les as confiés. Mais qu’ils persévèrent joyeusement dans leur sainte résolution, et que par leur persévérance ils obtiennent la vie éternelle, grâce à toi, notre très doux Seigneur, toi qui vis et règnes pour tous les siècles des siècles. Amen. »

Aelred de Rievaulx (1110-1167)

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Aelred de Rievaulx selon l’Abbé Christian Venard :
Aelred de Rievaulx nous convie en cette Europe du XIIe siècle, couverte de monastères, et en particulier dans son Angleterre natale, marquée par l'ordre cistercien. Éduqué à la cour du roi, destiné par son père à devenir évêque, il choisit, en toute liberté, de devenir moine. Élu abbé de Rielvaux en 1146, il devient le père et le frère de plus de trois cents moines et aussi le supérieur de toutes les abbayes cisterciennes de son pays. Homme d'action, ce sont pourtant surtout ses écrits qui, dès sa vie et plus encore après sa mort, en font un des grands maîtres de la vie spirituelle chrétienne. Aelred est, en quelque sorte, à travers ses écrits, le docteur de l'amour spirituel, c'est-à-dire de l'amour humain devenu charité. L'éros - cette fonction d'amour humain marquée par la sensualité - maîtrisé par un travail sur la nature et par la grâce de Dieu, devient, par une transformation propre à la touche de l'Esprit Saint, agapè. Aelred, en particulier dans son Traité de l'amitié spirituelle n'entend pas nier les inclinations naturelles de l'amour humain. Bien au contraire. Il veut se servir d'elles, mais aussi les purifier, les transcender, en ordonnant toute amitié, tout amour, au premier amour, au premier ami : Jésus lui-même. C'est cette présence du Christ au sein même de l'amitié humaine qui permet à celle-ci de s'exprimer, y compris dans l'affection et les sentiments, sans tomber dans le péché, la recherche de soi-même et l'abus du prochain. La spiritualité d'Aelred est une spiritualité de remise en ordre de l'amour, par la conversion de la puissance d'aimer (affectus) et le « labeur spirituel » (labor spiritualis) dans le renoncement progressif à la volonté propre, et, pour le moine, dans le cadre nécessaire de la schola caritatis qu'est le monastère cistercien. En notre époque où il est souvent bien difficile de sortir du diktat de l'émotionnel, de trouver des équilibres affectifs, la lecture de ce maître est toujours éclairante et réconfortante.


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