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La Prière de conversion de M. l'abbé Jacques-Joseph Duguet « Accordez, Seigneur, ma conversion par mes instantes prières, pour la gloire de Votre Grâce » :

« Père éternel, Sauveur Jésus, Esprit Divin, je dois reconnaitre et confesser devant Vous et devant tous les hommes, que je suis par moi-même si misérable, si plein de corruption, si destitué de toute force, de toute puissance, de toute lumière et de toute bonne volonté pour mon salut ; que je ne puis par tous les efforts de ma nature, ni reconnaitre mes devoirs et mes besoins, ni m'acquitter, un seul moment, comme il faut, de la plus facile et de la moindre de mes obligations. Je ne puis pas moi-même ni chercher, ni désirer, ni estimer autre chose que ma misère, que mon aveuglement, que mes blessures, que mes maladies, que mes égarements, et que ma captivité. Je ne puis marcher par moi-même, qu'en m'égarant, et qu'en me blessant. Je ne puis travailler par moi-même que pour me perdre et pour me détruire. Je ne puis faire par tous les secours de la raison et de la sagesse humaine, que des efforts inutiles pour ma guérison et ma délivrance. Je ne suis capable par ces vains efforts que d'augmenter ma langueur, mes plaies et ma servitude, au lieu de me délivrer et de me guérir. II faut donc, Sauveur tout-puissant, il faut, Père des lumières, que ce soit Votre Grâce toute lumineuse et toute-puissante qui me fasse connaître, et qui me fasse haïr ma propre misère ; qui me fortifie contre ma faiblesse ; qui rompe mes chaînes ; qui me conduise et me fasse marcher dans Votre propre voie ; qui me donne la vigueur et le courage dont j'ai besoin ; qui me rétablisse dans la liberté qui m'est propre ; qui me fasse voir mes ennemis, qui me fasse combattre, et qui me les fasse vaincre. II faut, Seigneur, que Votre Grâce souveraine et victorieuse me prévienne, m'accompagne, me suive, m'environne, me pénètre, et me remplisse. Il faut qu'elle fasse la vie de mon âme, et qu'elle opère en l'aimant les fonctions et les exercices qui peuvent appartenir à cette vie toute spirituelle et toute surnaturelle, il faut que ce soit cette divine Grâce qui fasse le commencement, le progrès, et la persévérance de sa fidélité que je Vous dois. Il faut qu'elle produise en moi toutes mes bonnes pensées et toutes mes bonnes œuvres. Divine Charité, Vous devez opérer en nous tout notre mérite : c'est à Vous à qui nous devons toujours demander, c'est de Vous que nous devons toujours attendre, et toujours tenir les choses qui regardent notre salut. Seigneur, nous croyons, comme nous l'enseigne Votre Eglise et Votre sainte Parole, que Votre Grâce nous fait pouvoir, nous fait vouloir, nous fait agir, nous applique à tout le bien que nous faisons, forme en nous toute l'obéissance que nous rendons à Votre volonté, en sorte que Vous produisiez en nous par cette Grâce tout ce qui peut Vous être agréable. Nous croyons que cette puissante Grâce nous donne le bon mouvement et la bonne action ; qu'elle nous fait commencer, nous fait poursuivre, nous fait achever ; qu'elle nous fait marcher, nous fait chercher, nous fait trouver, de telle sorte qu'elle marche, qu'elle cherche, qu'elle trouve, qu'elle commence, qu'elle poursuit, qu'elle s’achève elle-même en nous. Nous ne pouvons rien faire sans elle, et nous faisons tout par elle. Seigneur, faites-nous connaître combien cette Grâce nous est nécessaire en toute rencontre, et combien elle nous oblige de Vous référer toute la Gloire des bonnes actions ; faites-nous voir combien nous la devons désirer. Rendez-nous la précieuse comme elle nous le doit être, afin que nous soyons toujours en état de la demander autant, en la manière qu'une chose de cette importance, et de cette nécessité mérite d'être demandée ; et qu'après l’avoir obtenue, nous demeurions toujours dans toute la reconnaissance et toute l’humilité que nous sommes obligé d'avoir. Vous êtes infiniment Adorable, et je ne puis Vous adorer, si Votre esprit n'opère dans mon âme l'adoration qui Vous est due : Vous êtes infiniment Aimable, et je ne puis Vous aimer, si Vous-même ne me donnez Votre Amour. On ne trouve de repos ni de sûreté, que dans la confiance que l'on a en Vous, et que je suis néanmoins incapable de cette confiance si avantageuse et si nécessaire, si Vous-même ne la répandez au fond de mon cœur. Je ne puis entrer que par Vous dans cette pleine et continuelle défiance de moi-même que je dois avoir. Vous êtes seul capable de satisfaire à mes besoins, et de me donner la plénitude des biens qui me sont propres. Vous êtes mon Trésor, ma Gloire, ma Vie, mon Héritage, ma Défense, ma Force, ma Victoire, mon Asile, ma Paix, ma Couronne, ma Félicité. Vous me devez être absolument toutes choses. Mon âme doit trouver en Vous non seulement tout ce qu'elle peut concevoir de nécessaire, d'aimable, de glorieux, de parfait ; mais encore une abondance et une infinité de biens qu'elle n'est pas capable de comprendre : elle ne peut recevoir que de Vous seul les avantages que Vous daignez lui proposer et lui promettre. Il n'y a que malheur et que désolation pour elle si elle, se sépare de Vous : elle doit renoncer incessamment à tous les biens de cette vie qui sont les désirés, et qui paraissent les plus précieux, afin d'être pleinement possédée par Vous, et afin de Vous posséder entièrement autant qu'elle en est capable. Et cependant, ô grand Dieu, après toutes ces considérations si puissantes, et si propres à gagner nos âmes, et à les éloigner de tous les objets qui les peuvent empêcher de s'unir à Vous : mon cœur demeure si fortement attaché à l'amour aveugle et dérèglé de moi-même, et à la recherche de toutes les choses qui peuvent contenter et entretenir cet amour, que je me trouve toujours en état de préférer ma nature corrompues et les objets qui lui plaisent, à Votre divine Majesté ; je me trouve toujours en état d'obéir à mes passions, plutôt qu'à Votre Evangile, et dc préférer ma faiblesse, mon indigence et ma misère à la force, à la plénitude, et au bonheur que Vous me pouvez donner. Mon Sauveur, ayez pitié de mon impuissance, encore qu'elle vienne de ma volonté et de mes péchés. Regardez par Votre Miséricorde infinie la misère épouvantable de mon origine, et la profondeur inconcevable de l’abîme où je suis tombé ; transportez-moi par Votre lumière et par Votre vérité, de cet abîme de ténèbres et de mensonge où je suis par ma naissance et ma volonté, sur Votre montagne sainte et dans vos Tabernacles, comme parle Votre Prophète ; envoyez du haut des Cieux Votre main toute Puissante pour me retirer du fond des eaux, où je ne trouve plus de connaissance, de voix, ni de mouvement. Seigneur, je reconnais par la malheureuse expérience que j'ai faite, que ceux qui s'abandonnent à leurs passions, se trouvent assujettis, comme à un tyran, à une concupiscence impérieuse qui les sollicite, qui les pousse, et qui les entraîne toujours à de nouveaux péchés. Ils sont arrêtés par la tyrannie de leurs mauvaises coutumes et ne peuvent s'empêcher de lui obéir, jusqu'à ce qu'ils soient délivrés de leurs servitudes, et qu'ils soient établis dans la liberté de la justice. Opérez donc en moi, Sauveur tout-puissant, cette délivrance si nécessaire et si désirable. J'en reconnais la nécessité : je Vous la demande comme à Celui seul de qui je la puis attendre. Faites-moi crier et gémir du fond de mon cœur jusqu'à ce que je l'obtienne. Vous exaucerez mes prières si elles sont véhémentes et assidues. Vous ne pouvez rien refuser aux gémissements ineffables que Votre Esprit forme dans nous. Je languis, je suis accablé ; mes ennemis m'oppriment, mes passions me consument : ayez pitié de moi ; ne différez plus de me secourir. Sauveur Jésus, je m'adresse à Vous comme à mon unique Libérateur, comme à mon souverain Médecin : venez donc me guérir et me délivrer ; puissance, lumière, à qui nulles maladies et nulles ténèbres n'ont jamais pu résister ; faites cesser mon aveuglement et mes langueurs. Je suis dans une espèce de léthargie et d'insensibilité à l'égard de mes plus grands maux. Changez la dureté de mon cœur, donnez-lui le sentiment et la docilité dont il a besoin ; qu'il soit toujours attentif et ouvert à Votre Doctrine ; et qu'il soit toujours fermé aux pernicieuses maximes du monde. Faites-moi considérer, faites-moi suivre ces Vérités précieuses et nécessaires, que je ne puis apercevoir que par Vous. Transportez-moi, par la force invincible de Votre Esprit dans les sentiers de Votre justice. Je suis obligé d'avoir en horreur le péché, et je ne puis néanmoins le haïr si Vous ne m'inspirez cette haine. Faites-moi détester souverainement tous mes péchés ; faites-moi reconnaitre tous mes défauts ; faites-moi tendre, durant tout le cours de ma vie à cette perfection que Vous m'avez proposée par Votre Doctrine et par Votre Exemple. Faites que je Vous aime souverainement. Ma conversion ne peut être véritable que par le changement de ma volonté ; Vous êtes seul capable de la corriger, de la guérir, de la changer, de lui donner les dispositions qui sont convenables à la perfection qui lui est propre. Elle ne peut être hors de la servitude, si Vous ne régnez absolument sur elle par Votre Grâce. Vous Seul pouvez lui donner une véritable et parfaite liberté, en exerçant sur elle Votre puissance souveraine et infinie de Créateur et de Rédempteur. Je Vous la présente, je Vous la donne, je Vous la consacre sans réserve et sans condition. C'est un vase brisé qui n'est plus reconnaissable ; ce n'est plus que de la poussière que je mets entre Vos mains. Oui, Seigneur, il faut que nous le reconnaissions malgré notre orgueil ; l'homme est un vaisseau qui a perdu en tombant toute la gloire, toute la capacité, toute la forme, et toute la consistance que Vous lui aviez donné. Il a repris, en se brisant, la nature de la terre et de la boue dont il est sorti. Il est devenu une masse de malédiction et d'ignominie. Réparateur tout-puissant, renouvelez donc ce vaisseau si fragile et si périssable. Donnez-lui une forme aussi excellente que celle qu'il avait avant sa chute. Élevez-le à un usage aussi glorieux, que celui auquel Vous l’aviez destiné en le créant. Donnez-lui une fermeté et une immobilité, qui l'empêchent de se briser, et de tomber encore une fois. Redonnez à ce vase, en le formant et en le créant de nouveau, les propriétés, et la stabilité qu'il doit avoir pour entretenir et conserver Votre Grâce. Faites, Seigneur, que cette volonté que je Vous consacre, ne soit désormais que l'instrument de Votre puissance, que l'organe de Votre Esprit et de Ses saintes opérations. J'éprouve en toutes occurrences, que mes pensées et ma volonté ne sont point en mon pouvoir ; je n'en puis disposer comme je voudrais ; je ne les puis retenir, je ne puis leur commander. Mais je reconnais, et j'adore l’Autorité souveraine, et la Puissance toujours égale et sans limites que Vous avez sur mes pensées et sur cette volonté. Je veux rendre à cette Puissance infinie toutes les soumissions et tous les hommages dont je suis capable. Seigneur, Vous avez sur mes pensées et sur ma volonté un droit et une autorité qui ne peuvent recevoir de bornes, qui ne se peuvent communiquer à personne, et que toutes les puissances de l'enfer, et toutes les rébellions de la nature ne sauraient jamais ni suspendre et ni diminuer. Vous en pouvez disposer comme il Vous plaît, et quand il Vous plaît, et autant qu'il Vous plaît, et en la manière qu'il Vous plaît. Nous sommes assurés par les sacrés Oracles de Votre Eglise, et par Votre sainte Parole, que Vous faites tout ce que Vous voulez de cette volonté, et dans cette volonté, et par cette volonté, sans qu'elle puisse jamais arrêter le cours de la Vôtre, et qu'elle puisse retarder un seul moment l'exécution de Vos desseins. A la vérité, nous avons toujours en nous la capacité de changer, et de ne vouloir plus le bien que Votre charité nous fait vouloir, et nous fait exécuter. Nous avons toujours en nous le principe de la rébellion, et la puissance de nous révolter. Mais, Dieu de nos âmes, Vous suspendez et arrêtez, comme Vous voulez, et autant de temps que Vous le voulez, l'exercice et l'usage de cette lamentable puissance que nous avons toujours en nous, de transgresser Votre Loi et de rejeter Vos inspirations. Vous tenez cette puissance liée et assujettie par la force, et par la victoire de Votre Grâce. Durant que Vous faites persévérer cette Grâce dans nous, cette puissance effroyable, qui n'est autre chose que notre faiblesse et que notre défaillance, ne saurait produire les effets qui lui sont propres. Vous nous rendez immuables dans notre mutabilité ; ayant en nous une cause perpétuelle d'infirmités et de maladies, nous sommes sains et robustes ; et ce qui est merveilleux, Vous domptez, ou avec le temps, ou soudainement, la révolte et la résistance de notre volonté, selon le choix et le conseil de la Vôtre et non seulement sans lui ravir, et sans affaiblir sa liberté, mais encore en la faisant plus libre, sans comparaison, qu'elle n’était auparavant, et donnant à sa liberté tous les avantages, tous les privilèges, et toute la perfection dont elle est capable. Divine Grâce de mon Rédempteur, que ta Puissance est admirable ! Que ta Vertu est inconnue à l’esprit humain ! Que tes Opérations sont élevées au-dessus de toutes nos conjectures, et de tous nos raisonnements ! Sauveur des hommes, que Vos merveilles sont profondes et cachées ! Notre volonté ne veut jamais plus parfaitement, ni avec un principe plus intérieur, plus conforme à sa nature, et qui lui soit conjoint et uni plus étroitement. Elle n'est jamais plus maîtresse d'elle-même et de ses actions, et, ne se possède jamais davantage, que lorsque Vous la faites vouloir. Vous régnez sur elle sans violence, sans contrainte et sans efforts, mais par une paix victorieuse, par une douceur invincible, par une facilité toute-puissante. Sauveur de nos âmes, nous croyons que Votre divine Grâce exerce ses différentes opérations dans notre cœur d'une manière si bénigne, si tranquille, si excellente, si ineffable, par une puissance si accommodée, et si proportionnée à la liberté de notre être, et par une vertu si convenable à cette liberté, que nous ne sommes jamais dans le fond plus libres, jamais plus contents, jamais plus à nous, et ne voulons jamais plus parfaitement, plus librement, plus volontairement, que lorsque nous sommes en la pleine et souveraine disposition de cette divine Grâce, et qu'elle nous fait mouvoir sans donner la moindre atteinte à notre liberté, selon, toute sa vigueur et toute sa force. Divin Rédempteur, nous croyons que jamais nos actions ne procèdent d'un mouvement plus libre et plus intérieur, et d'une volonté plus franche et plus entière, que lorsque Votre Grâce nous les fait produire. Nos esprits et nos cœurs sont beaucoup plus en la puissance de Votre Esprit qu'en notre propre puissance. Il les pousse, il les transporte, il les fait mouvoir, il les fait agir et il les transforme et il les remplit de sa vertu, de sa lumière, de sa chaleur, de sa vie, de son action ; il en fait de nouvelles créatures, selon le bon plaisir de sa volonté, il leur communique des dispositions, des sentiments, des desseins, des inclinations absolument contraires à l'état dans lequel la corruption de la nature, et la mauvaise habitude les avait mis. Seigneur, la présomption et l'ignorance de mon esprit pourrait-elle me porter jusqu'à croire, qu'étant l'auteur de ma liberté, Vous ne sussiez point le secret, et n'eussiez point le pouvoir de Vous en rendre le Maître, et de la porter à tout ce que Vous voulez, sans lui faire de violence, et sans la diminuer ? Son Roi légitime et naturel pourrait-Il la détruire en régnant sur elle ; Pourrais-je penser qu'une créature fût anéantie, étant en la garde et en la puissance de son Créateur et de son Conservateur ? Pourrais-je m'imaginer que ma liberté soit ruinée, étant en la Main de Celui qui me l'ayant donnée, ne la manie, et n'agit sur elle qu'afin de la faire agir elle-même librement, et sans lui imposer aucune nécessité. Ce serait une chose étrange et prodigieuse, que nous eussions de la peine à concevoir que notre liberté subsiste en son entier, et demeure dans l'état qui lui est propre, et la perfection qui lui est naturelle, lorsque Celui qui nous l'a donnée, la conduit, la fortifie, la maintient, et l'élève au-dessus de tout ce qui peut la rendre captive. Le temps de sa force, de sa conservation, de sa délivrance, pourrait-il être le temps de son affaiblissement et de sa ruine ? Pourrait-elle s'amoindrir étant en la pleine disposition, et en la protection spéciale de Celui qui est seul capable de la défendre, de la conserver, de lui donner des accroissements, et de l'établir dans sa dernière perfection ? Son Libérateur unique et perpétuel pourrait-Il être son tyran ? Son Conservateur pourrait-Il être son destructeur, par les opérations de paix et de charité, par lesquelles, Il l'a délivrée de ses ennemis ? Notre liberté pourrait-elle souffrir quelque diminution lorsque la Grâce la vient fortifier. Seigneur, éloignez mon esprit des égarements qui me pourraient faire tomber dans des pensées si étranges et si monstrueuses ; et faites-moi toujours croire fortement, que ce n'est pas en demeurant sans joug et sans discipline, et en nous dispensant de Vous être assujettis, que nous pouvons être libres ; mais que c'est par l'entière et continuelle soumission, et par la pleine et totale dépendance où Votre Grâce nous établit et nous maintient, que notre liberté peut arriver à une véritable perfection. Cette liberté est un ouvrage dont Vous connaissez toute la nature et toutes les propriétés, puisque Vous les avez faites. Il n'y a que Vous, sans doute, qui la puissiez conserver, et qui la puissiez rétablir. Elle est malade, elle est languissante, elle est esclave, elle est difforme, lorsqu'elle ne Vous est point soumise, et qu'elle se sépare de Vous. Etant sortie de Vos mains, elle a besoin d'être toujours entre Vos mains. Ayant été faites par Votre puissance, elle a besoin d'être toujours soumise à Votre puissance, et d'en dépendre totalement dans toutes ses actions, et tous ses instants. Lorsque Vous la faites mouvoir et agir, c'est la même chose que si elle se mouvait et agissait toute seule, et par elle-même. Vous ne lui pouvez être un principe étranger, ni une cause extérieure : ce qu'elle opère par Vous, lui est aussi volontaire, aussi intérieure, aussi méritoire, et lui devient aussi propre par le Don de Votre charité, que si elle l'opérait par ses seules inclinations. Ô grand Dieu, Vous êtes le Centre et la Source de ma liberté : elle ne peut donc trouver qu'en Vous son repos et sa plénitude. Vous êtes tout son Appui et tout son Asile : il n'y a donc que Vous qui puissiez la soutenir et la protéger. Vous êtes toute sa force et toute sa sûreté : il n'y a donc que Vous qui puissiez la fortifier, et la mettre en assurance. Vous êtes toute sa perfection et toute sa gloire : il n'y a donc que Vous qui puissiez la perfectionner, et l'élever dans un état glorieux. Et ce n'est pas, Seigneur, en la laissant dans la servitude du péché, et en l'abandonnant à elle-même et à ses désirs ; mais c'est en l'assujettissant pleinement à la servitude de la justice, et au règne de Votre Grâce, que Vous la soutenez et la protégez ; que Vous la rendez forte et victorieuse ; que Vous lui donnez la sûreté dont elle a besoin ; que Vous la comblez de plaisir et d'honneur, et que Vous augmentez à chaque moment sa vigueur et sa fermeté. Mon Sauveur, ce n'est que sur cette Puissance souveraine, sur cette Autorité sans bornes, sur ce Droit immuable, et sur cette Facilité toute puissante, que Vous avez de disposer ma volonté, que je puis fonder solidement l'espérance de mon salut. Seigneur, si Vous ne pouviez donner à cette volonté languissante et abattue, tous les secours et tous les remèdes dont elle a besoin ; si Vous ne pouviez la rendre ferme et constante, dc légère et d'inconstante qu'elle est ; si Vous ne pouviez lui donner des inclinations toutes contraires à celles que la nature lui donne, si Vous ne pouviez la changer quand elle est mauvaise ; si Vous ne pouviez lui faire vouloir entièrement tout le contraire de ce qu'elle veut par elle-même ; si Vous n'en pouviez faire une volonté toute opposée à ce qu'elle est par le vice de son origine, si Vous ne pouviez régner sur elle en ruinant le règne de mes passions, il faudrait que je tombasse dans le désespoir. Si Vous ne pouviez faire régner Votre charité en la place de notre cupidité, en surmontant toutes ses contradictions et toutes ses résistances, notre conversion nous serait absolument impossible. J'éprouve en toutes rencontres, que je ne dois attendre de moi que de la fragilité, que de l'inconstance, que de la vanité, que des chutes, que de la corruption, que des désordres, que de l'endurcissement, que de l'impuissance. Je n'ai en moi qu'une source inépuisable de mauvais désirs, qu'une racine corrompue et empoisonnée, qui ne saurait produire que des fruits de malédiction et de mort. Je Vous demande donc, Créateur et Sauveur de nos âmes, que Vous agissiez sur ma volonté, en elle, et par elle, selon l'étendue de Votre puissance et de Votre miséricorde. Donnez à cette volonté des impressions toutes contraires à celles qu'elles a reçues. Je Vous demande avec instance, Seigneur, par le Mérite et par la Vertu de Votre Sang, que Vous ôtiez à cette volonté tout maintenant sa dureté, sa résistance, sa froideur. Changez ses désirs, ses mouvements, ses dispositions, ses inclinations, ses habitudes. Rendez-la fixe et immobile dans l'observation fidèle de Votre Loi. Que nulle tentation ne puisse l'ébranler ou la retarder ; que nulle difficulté ne puisse arrêter les saintes Résolutions que Vous lui donnerez. Que nulle opposition ne puisse changer les Désirs que Vous lui ferez concevoir par Votre Grâce. Faites, Seigneur, comme par une nouvelle et soudaine création, que j'ai dans moi un cœur nouveau, un esprit nouveau, une volonté nouvelle. Que cette volonté changée et renouvelée, soit tellement soutenue et conduite par Votre Grâce, que la cupidité ne la puisse jamais vaincre, ne la puisse jamais surprendre, ne la puisse jamais faire retourner dans ses dérèglements. Que ce soit Votre seul Amour qui la remue, qui la fasse agir, qui la pousse, qui la retienne, qui la régie, qui la gouverne, qui la transporte d'un exercice à un autre ; qui fasse tous ses changements, qui lui propose tous ses objets, qui forme tous ses desseins, qui lui donne tout son repos et qui occupe toute son activité. Faites, Seigneur, que je Vous connaisse, et que je me connaisse de plus en plus ; que je reconnaisse parfaitement ce que je dois craindre de moi, et ce que je dois attendre de Vous ; comme je me dois haïr, et comment je Vous dois aimer, comment je me dois défier de moi, et comment je me dois confier en Vous ; comment je me dois éloigner de moi pour m'approcher de Vous ; comment je dois renoncer à moi-même pour Vous suivre ; comment je dois me séparer de moi-même pour m'unir à Vous. Que cette connaissance ne soit point stérile ; mais qu'elle soit suivie de tous les effets et de tous les fruits qu'elle doit produire. Faites, Seigneur, que je me plaise toujours à m'entretenir de ce que Vous êtes et de ce que je suis ; de Votre Force et de ma faiblesse ; de Votre Sainteté, et de ma corruption ; de vos Perfections et de mes défauts ; de Votre Grandeur et de ma bassesse ; de Votre Toute-Puissance et de mon impuissance ; de Votre Lumière et de mes ténèbres ; de l'infinité de Votre être et de mon néant : afin qu'étant toujours attentif à considérer ces deux objets si différents et si disproportionnés ; je puisse croître à chaque moment dans l'amour et la confiance que je Vous dois, en m'établissant dans la haine et la défiance de moi-même, que je suis obligé d'avoir, et que je me puisse donner en toute rencontre la confusion que je mérite, en Vous donnant la Gloire qui Vous est due. Faites Seigneur, que les hommes mettent toute leur application, tout leur travail, toute leur joie, tous leurs délices à reconnaitre, à désirer, à demander, à chercher, à obtenir Votre Grâce. Libérateur de nos âmes, qu'y-a-t-il qui doive être davantage connu, davantage désiré, davantage demandé, davantage cherché ; ou par des aveugles que la Grâce qui les remet dans l'usage de la vue et de la lumière ; ou par des maladies que la Grâce qui les rétablit dans la santé et dans la vigueur ; ou par des captifs que la Grâce qui les fait jouir d'une glorieuse liberté ; ou par des personnes affligées que la Grâce qui leur donne tranquillité et une joie que mille créatures ne peut leur donner, ni leur ravir et ou par des personnes misérables que la Grâce qui leur fait posséder un grand trésor, et qui les élève à une sublime dignité ; ou pas ceux qui ont toujours à combattre des ennemis redoutables, que la Grâce qui leur est un moyen toujours infaillible de leur résister, et de les vaincre ! Seigneur, Vous, ne devez à l'homme, depuis sa première et originelle désobéissance, que des effets d'indignation, qu'un entier abandonnement, que des supplices éternels. Il n'aurait aucun droit de se plaindre, ni de murmurer, si Vous le laissiez dans sa misère, dans son impuissance, dans sa servitude, puisqu'il s'y est précipité par son propre choix ; et par le mauvais usage qu'il a voulu faire du bonheur, du pouvoir et de la liberté qu'il possédait. Ô heureuse disposition de Votre Providence ! Ô profondeur incompréhensible de Votre sagesse ! L'espérance de notre salut ne pouvant avoir aucun appui ni sur le droit, ni sur la force, ni sur le mérite de la créature, Vous lui donnez un fondement toujours assuré et toujours inébranlable ; Vous 1'établissez immuablement et pleinement sur Vous-même. Elle est toute fondée sur Votre Miséricorde infinie, sur la Vertu de Votre Croix, sur la Puissance de Votre Grâce. Cette Grâce, mon Sauveur, ne serait pas parfaitement ni véritablement une Grâce, si elle ne venait totalement de Votre bonté ; si Vous ne pouviez nous la refuser avec une entière justice, si elle n'était un fruit unique de Votre mort, une effusion de Votre charité seule. Quand nous l'obtenons par nos prières, Vous formez en nous ces prières ; de sorte que c'est Vous-même qui demandez et qui donnez. Et quand nous recevons Votre Grâce, non seulement nous ne pouvons pas nous donner la gloire de l'avoir reçue, puisque c'est Vous qui nous la faites recevoir ; mais nous ne pouvons pas même nous donner la gloire de l'avoir demandée, puisque c'est Vous qui nous la faites demander. Notre demande ne saurait jamais prévenir vos Dons ; puisque la demande que nous Vous faisons, est elle-même un des premiers effets de Votre libéralité ; et que Vous nous donnez la Grâce de Vous demander les biens dont nous avons besoin, comme une condition et une préparation nécessaire pour les recevoir. Les Dons de Votre esprit sont si précieux et si élevés au-dessus du mérite et de la capacité de tous les hommes, que comme il n'y a que Vous seul qui les puissiez faire, il n'y a que Vous seul qui les puissiez obtenir. Vous êtes seul capable de nous inspirer la connaissance, l'estime et le désir, que nous devons avoir de Vos bienfaits ; et conséquemment de nous les faire rechercher, de nous les faire demander, de nous les faire désirer, comme ils doivent être recherchés, demandés et désirés pour être obtenus. Accordez, Seigneur, ma conversion par mes instantes prières, pour la gloire de Votre Grâce. Remplissez-moi de l'esprit sincère de pénitence. Que la vue attentive et journalière de Votre Croix et de mes péchés, me fasse gémir, me brise le cœur, et me fasse implorer efficacement Votre Miséricorde, toutes les fois que je serai appliqué à la prière. Que les sentiments et les cris de la pénitence deviennent aussi ordinaires à mon âme, que les gémissements à la colombe. Que ces gémissements intérieurs me deviennent comme naturels. Que mon cœur se nourrisse et se désaltère par le pain et les larmes de cette sainte pénitence. Que je conserve toujours au milieu de mon cœur ce gémissement de pénitence, comme un remède contre mes infirmités, comme une défense contre mes tentations, comme un préservatif contre mon orgueil, comme une flamme qui me purifie, qui m'éclaire, et qui me donne de la ferveur en toutes mes œuvres. Que tous mes exercices ; que toutes mes pensées et que toutes mes paroles soient convenables et conformes à cette disposition intérieure de pénitence. Que toutes les satisfactions et les mortifications extérieures que j'entreprendrai, ou qui me seront ordonnées soient un fruit de cette mortification et de cette pénitence intérieure que je Vous demande, que j'attends de Votre Miséricorde, et qui ne saurait être produite que par Votre Charité. Faites, Sauveur, tout-puissant, que je Vous adore avec l'abaissement profond, la pleine soumission, l’anéantissement parfait où je dois être devant Vous. Que je Vous aime de tout mon cœur, de tout mon esprit, de toute mon âme et de toutes mes forces. Que j'espère en Vous avec une confiance totale. Qu'en renonçant au péché, au monde, et à moi-même, je me donne à Vous avec une parfaite sincérité et sans changement. Je ne puis, mon Sauveur, me donner à Vous que par Vous-même. Je ne puis Vous plaire que par Vous-même. Je ne puis Vous satisfaire que par Vous-même. Je ne puis m'abandonner et Vous suivre que par Vous-même. Il faut que pour mériter d'être reçu de Vous, et pour Vous appartenir en la manière que je dois, je sois un Don que Vous Vous fassiez à Vous-même, ou un Don qui Vous soit fait par Votre Père Eternel. Faites, Seigneur, que je mérite d'être une de Vos acquisitions, et une des portions de l'héritage que ce Père Eternel Vous a donné sur la terre ; afin qu'étant possédé par Vous durant tout le cours de cette vie, Vous me possédiez après ma mort dans l'Eternité de Votre gloire. »

Ainsi soit-il.


Abbé Jacques-Joseph Duguet (1649-1733) - « Manuel de piété », pages 273-307, chez François Babuty, 1739

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Voir également de l’Abbé Jacques-Joseph Duguet :
La Prière pour la Confession de l’Abbé Jacques-Joseph Duguet « Ô mon Dieu, qu'il me soit fait selon votre Parole »
La Prière de l’Abbé Duguet « Vous seul, ô mon Dieu, pouvez m'enseigner à Vous aimer »
La Prière de l’Abbé J-J. Duguet « Seigneur, n'aurai-je point de part à Votre incroyable Fécondité ? »
La Prière de l’Abbé Jacques-Joseph Duguet « Seigneur, inspirez-moi une confiance encore plus grande en votre Miséricorde »
La Prière de conversion de M. l'abbé Jacques-Joseph Duguet « Accordez, Seigneur, ma conversion par mes instantes prières, pour la gloire de Votre Grâce »