La Prière de Jean-Pierre Calloc'h « Veni, Sancte Spiritus ! » :

« Je ne dors plus. Il y a une voix, dans la nuit d’hiver, qui m’appelle, une voix étrange ; une voix forte, une voix âpre et habituée à commander : une voix comme celle-là est agréable aux jeunes hommes ; Et ce n’est pas la voix d’une femme, ni la voix de ces sirènes qui errent sur la mer celtique ; une voix à qui nul ne peut désobéir : le hurlement de la Guerre aux frontières. J’obéirai. Bientôt je serai avec mes frères, soldat à la suite des soldats ; bientôt je serai dans la tuerie… Quels signes y a t il sur mon front ? Année nouvelle, verrai-je ta fin ? Et qu’importe ? Que ce soit tôt ou tard, quand l’heure sonnera d’aller vers le Père, j’irai joyeux : Jésus sait consoler nos mères. Sois bénie, année nouvelle, quand bien même, au milieu de tes trois cent soixante-cinq jours, il y aurait mon dernier jour ! Sois bénie ! Car plus de cent années ont passé sur ce pays sans avoir connu autre chose que la colère de Dieu, et tu contempleras, toi, ses miséricordes. Tu verras le retour des croyances bannies, la victoire flotter de nouveau sous les plis du drapeau de la France, et la patrie exaltée pour toujours ; tu verras ma Bretagne enfin libre, et sa langue honorée, comme quand ses chevaliers étaient vivants pour la défendre. Année nouvelle, année de guerre ! Sois bénie quand bien même tu apporterais dans ton manteau, en même temps que le printemps pour le monde, la mort pour moi. Qu’est-ce que la mort d’un, ou de cent, ou la mort de cent mille, pourvu que la patrie soit vivante et glorieuse, pourvu que la race continue… Quand je mourrai dites les prières et enterrez-moi comme mes pères, le front tourné vers l’ennemi, et ne demandez rien pour moi à mon Rédempteur, si ce n’est la dernière place dans Son Paradis… Une plaine. Des cadavres sur la plaine, ils sont des milliers et des milliers. Et debout au milieu des cadavres, comme Ezéchiel en exil autrefois, le pauvre barde, Esprit, vous appelle. Venez, Esprit Saint ! Votre venue a été prédite par Un qui ne dit pas de mensonges : Celui qui porta Sa Douleur tout seul et mourut renié, entre les bras durs d’une croix. Venez, Esprit Saint ! Plusieurs depuis, Vous ont attendu, ô Esprit ! Et parce qu’ils ne pouvaient plus contenir la hâte qu’ils avaient de vous voir venir, ils sont allés tôt dans leurs tombes. Venez, Esprit Saint ! Et aujourd’hui, ah ! Aujourd’hui ! Plus d’un encore pleure après Vous et Vous cherche dans les ténèbres d’un monde qui a perdu son Dieu. Venez, Esprit Saint ! Oh ! Nous ne demandons pas de contempler Votre gloire à son midi, mais seulement, comme Dieu fit à Moïse pour la Terre Promise, de voir de loin, une heure, le visage du monde renouvelé par Vous, et mourir. Venez, Esprit Saint ! Ne pourrons-nous donc jamais asseoir sur Votre paix un foyer ? Sera-ce toujours en vain que nous bâtirons des maisons et des cités que l’haleine de la Guerre viendra renverser ? Venez, Esprit Saint ! Comment pourrons-nous vivre, si vous ne venez pas à nous fortifier ? Le fils de l’homme est vieux, et froide la terre sous son pauvre corps. Venez, Esprit Saint ! Père des Pauvres, Lumière des cœurs ! Consolateur, ô Consolateur excellent, dans la misère de cette guerre à qui on ne vit jamais d’égale nous Vous supplions : venez à nous avec l’an nouveau ».

Ainsi soit-il.


Jean-Pierre Calloc'h (1888-1917) - « Ar en deulin » (« À genoux »), Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (1921)

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Voir également du Poète Breton Jean-Pierre Calloc'h :
La « Prière du Veilleur » de Jean-Pierre Calloc'h
La Prière de Jean-Pierre Calloc'h pour le nouvel An « Veni, Sancte Spiritus ! »