La Prière de Jean de Müller « Ô mes amis, accordez à mon âme la consolation d'espérer que ses derniers vœux seront accomplis ! » :

Moi soussigné, dans le pressentiment de la prochaine dissolution de mon être, non sans regret de voir demeurer inutiles les beaux et vastes plans auxquels j'avais voué le travail de ma vie entière, plus affligé encore de l'état de ma fortune, totalement épuisée par le malheur que j'ai essuyé à Vienne, et surtout par les dépenses extraordinaires que j'ai été obligé de supporter en novembre 1807, j'ai trouvé nécessaire, pour assurer la paix de mon âme dans les derniers moments de ma vie, de consigner ici ma volonté, relativement à ces tristes circonstances. Mes jours ont été pleins de travaux, et les fatigues ont fait mes plaisirs ; j'ai rempli mes différentes places avec désintéressement ; j'ai fait du bien à plusieurs ; puissent les hommes ne pas rejeter ma dernière prière ! Après ma mort, on trouvera, j'espère, assez d'argent chez moi pour fournir aux frais de mes funérailles, à l'entretien de mon fidèle Michel Fuchs dans ma maison, jusqu'après la vente de mes effets, et au paiement d'un mois de gages à chacun de mes autres domestiques. Mes dettes surpassant mon avoir, je ne puis instituer d'héritier, proprement dit ; cependant, comme la liquidation de mes affaires ne saurait appartenir qu'à un héritier, je nomme en cette qualité mon frère Jean George Muller, professeur, et membre du Petit-Conseil de la ville de Schaffhouse en Suisse; et pour exécuteur testamentaire, mon domestique Michel Fuchs, qui est parfaitement instruit de mes affaires et de mes relations. Si j'avais pu vivre quatre ans de plus avec mon traitement actuel, ou consacrer encore sept ans à mes travaux littéraires, j'aurais eu la consolation de payer mes dettes ; maintenant, tout ce que je possède consiste en une bibliothèque d'environ cinq mille volumes, mes lettres et mes manuscrits. La première renferme plusieurs ouvrages importants, dont quelques-uns même sont rares : mes livres sont, en général, bien choisis, et ne seront pas trop payés au prix d'un florin le volume l'un dans l'autre. Parmi les manuscrits se trouve celui du Cours d'histoire générale que j'ai fait en 1784, dont une grande partie pourrait être publiée par fragments : mon frère en fera le choix. Les autres manuscrits sont pour la plupart, des notes à peine lisibles, destinées à servir de matériaux à l'ouvrage que j'avais projeté sur l'histoire universelle ; je crois, cependant, qu'on pourrait tirer du reste un recueil de Mélanges d'environ dix à douze volumes, en y comprenant quelques mémoires destinés à des académies, mes opuscules déjà imprimés, un choix des analyses que j'ai faites de divers ouvrages, un choix des lettres nombreuses qui composent ma correspondance, des écrits officiels, des journaux d'un intérêt psychologique, littéraire et politique, et des documents précieux que j'ai rassemblés. Tous mes manuscrits seront envoyés à mon frère qui les mettra en ordre, les publiera (en supprimant tout ce qui renfermerait quelque personnalité désagréable, ou serait absolument dénué d'intérêt), et en appliquera le produit au paiement de mes dettes. Mes livres seront vendus en bloc ou en détail, selon qu'on le jugera convenable. Je fais toutes ces dispositions malgré moi et par pure nécessité. Combien, dans ces dernières anxiétés, mon cœur a brûlé du désir de s'adresser à ceux pour qui j'ai particulièrement vécu, qui ont toujours été ce que j'ai eu de plus cher… à vous, mes compatriotes, confédérés des villes et des cantons de la Suisse. Combien j'aurais aimé à vous choisir pour mes héritiers, à placer dans la générosité antique de vos gouvernements et dans le noble caractère de la génération qui s'élève, le confiant espoir que vous accepteriez l'héritage de votre historien et de votre ami, et que vous exauceriez ses vœux ! Mais ce qu'on pourrait à peine attendre de l'opulente Angleterre, comment le demanderais-je à mon pays épuisé ? Vos images du moins, illustre Berne, bonne et sage Zurich, et vous, cantons chéris, Waldstetten des Alpes, et vous tous, habitants des montagnes et des plaines, en qui j'ai reconnu et honoré les vertus helvétiques, vos images me suivront encore dans les régions au-delà du tombeau. Et s'il est un séjour réservé à ces héros, l'honneur des siècles antiques, j'irai dire à nos aïeux que leur mémoire est encore vivante parmi leurs descendants. Mon mobilier est de peu de valeur. Je souhaiterais que mon frère et ma sœur prissent des arrangements avec Fuchs, pour qu'il pût conserver en propre la pendule qu'il a montée pendant vingt ans, et les autres effets qu'il a soignés. Je recommande à mes héritiers, à mes amis, à tous ceux à qui je suis cher, soit dans ma patrie, soit hors de ma patrie, ce bon et honnête serviteur, en qui j'ai toujours reconnu un cœur excellent, des mœurs pures, un attachement et une fidélité presque sans exemple, et que j'ai la douleur de laisser sans récompense après qu'il a usé sa vie à mon service. Adieu, mon frère et ma sœur, vivez heureux ! Adieu, ma patrie, orgueil et délices de mon cœur ; que le Dieu de nos pères te donne la liberté et la paix ! J'ai voulu retracer l'histoire du genre humain, depuis son berceau jusqu'à nos jours, ma vie s'est écoulée pendant ce travail. Ô mes amis, accordez à mon âme la consolation d'espérer que ses derniers vœux seront accomplis !

Ainsi soit-il.


Johann von Müller (1752-1809)

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Voir également de Johannes von Müller :
La Prière de Jean Müller « Depuis que je Vous connais, ô Sauveur, tout est clair à mes yeux »
La dernière Prière de Jean de Müller « Ô mes amis, accordez à mon âme la consolation d'espérer que ses derniers vœux seront accomplis ! »