La Prière de Lacordaire « Il fallait qu'elle mourût à la fleur de l'âge et de la grâce » :

« Il fallait qu'elle mourût à la fleur de l'âge et de la grâce, parce qu'il n'y avait plus que cette mort qui pût ajouter à sa couronne. L'homme lui-même laisse-t-il à une fleur parfaite le temps de s'épanouir ? Hélas ! Nous oublions toujours que ce que nous aimons est aimé par un autre que nous, et que Dieu s'est appelé, dans les saintes Écritures, le Dieu jaloux. Nous oublions, dans nos amours, Celui qui aime plus que toutes les créatures ensemble, et qui, afin de leur ôter tout droit de se plaindre de Lui, a voulu mourir pour elles, tout éternel qu’Il fût de Sa nature. Levez les yeux vers les régions de l’Amour sans bornes ; c'est là que vous connaitrez le Secret de vos pleurs. Vous y verrez dans les embrassements de Dieu l'âme qui s'était partagée entre Dieu et vous dans une mesure si juste, que les attraits mêmes du Ciel ne vous l'auraient point ravie, si un Ordre tout-puissant ne lui eût été donné. Vous y verrez la raison de cet Ordre qui vous semble si cruel, et comment la beauté sans tache d'une âme chrétienne fait violence à Celui qui fut son premier époux par le Baptême. Malheureux que nous sommes ! Nous ne croyons pas à ces divins Mystères ! Nous appelons du nom de mort la naissance et la vie ; nous faisons un tombeau de l'entrée au Ciel, et nous y pleurons comme des hommes qui n'ont point d'espérance. Mais, s'il est vrai que c'est nous qui sommes dans l'erreur, et non pas Dieu qui se trompe, comprenez alors ce qui se passe dans le cœur d'une épouse et d'une mère lorsqu'elle lit l'Évangile en Dieu même, et qu'en Lui elle voit aussi le monde avec tout ce qu'elle y a laissé. Ah ! Si nous pouvions bien comprendre la sublimité de cette transformation, nous entendrions mieux ce que nous appelons le malheur Qu'est-ce que le monde, en vue de l'infini ? Qu'est-ce que le monde, vu de la paix éternelle ? Qu'est-ce que le monde, vu du haut de la chasteté et de la charité? Qu'est-ce que le monde, vu du chœur des Saints et des Anges ? Qu'est-ce que le monde, vu des entrailles du Père, du Fils, et du Saint-Esprit ? Un lieu bas, au plus bas, plongé dans des ténèbres et des misères inexplorables, sous l'empire du démon, qui n'est qu'à demi brisé. Une âme couronnée, mais toute tremblante encore des périls auxquels vient de l'arracher la mort, regarde sa maison, ses enfants, son époux. Son regard sera-t-il empreint de la Gloire qui le remplit, ou éclairé des fausses lueurs de ce monde ? Pèsera-t-elle leur bonheur dans la balance des hommes, ou dans Celle de Dieu ? Et nous qui, sans nul doute, devrons traverser des temps sévères, nous aurons souvent occasion de penser qu'il est plus aisé de mourir que de vivre. En tournant les yeux vers l'horizon douloureux qui va chaque jour s'étendant devant nous, nous reconnaitrons peut-être qu'il y eut plus de peines épargnées que de joies ravies aux objets dont nous déplorons la perte, et nous bénirons la Main incompréhensible qui bénit toujours, quand Elle s'étend sur Ses serviteurs et Ses élus ».

Ainsi soit-il.


R. P. Henri-Dominique Lacordaire (1802-1861)

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Voir également du Révérend Père Henri Lacordaire :
La Prière du Révérend Père Henri Lacordaire « Ô Dieu, c'est vrai, Vous avez compté mes cheveux »
La Prière du R. P. Henri Lacordaire « Seigneur Jésus, secondez-moi plus que jamais pour parler de Vous »
La Prière du Révérend Père Henri-Dominique Lacordaire « Il y a un Homme et un Seul qui ait fondé son Amour sur la terre »
La Prière pour nos défunts du R. P. Henri Lacordaire « Ô Seigneur, soutenez mon cœur abattu ! »
La Prière de Lacordaire sur la mort d’une jeune femme « Il fallait qu'elle mourût à la fleur de l'âge et de la grâce »
La Prière de Lacordaire « Dieu étant toujours vivant, sa Parole aussi L'est toujours »