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La Prière de Mgr Massillon qui paraphrase le Psaume 16 « Laissez-Vous fléchir, Seigneur, par mon innocence, et écoutez ma prière » :

Ps 16, 1 : Laissez-Vous fléchir, Seigneur, par mon innocence, et écoutez ma prière « Je ne Vous offre, grand Dieu, pour obtenir votre Secours dans le péril qui me menace, que la droiture de mon cœur. Je me vois à la veille ou de perdre les trésors de votre Grâce, si je succombe aux sollicitations des méchants ; ou d'être opprimée par la calomnie, et livrée à toute leur malignité, si je Vous demeure fidèle. Je ne balance pas sur le choix, ô mon Dieu, mais je sens ma faiblesse, et j'implore votre Protection. Ecoutez ma prière ; et ne m'abandonnez pas dans une extrémité, où la justice du secours que je Vous demande, semble me répondre que Vous ne tarderez pas de me l'accorder ».

Ps 16, 2 : Prêtez l'oreille aux vœux sincères que je Vous adresse « Vous voyez dans mon cœur, grand Dieu, la sincérité de ma prière. Mes lèvres ne viennent pas ici Vous tenir un langage trompeur; et avec un dessein secret de me rendre à la séduction, et de trahir mon âme pour me dérober au péril qui me menace ; je ne viens pas ici Vous faire de vaines protestations, comme pour excuser par avance la défection honteuse déjà toute résolue au-dedans de moi. Et que gagnerais-je, grand Dieu, en venant ici, par des paroles artificieuses, Vous dissimuler mes plus secrètes pensées, et Vous honorer des lèvres, tandis que mon cœur se serait déjà éloigné de Vous ? N'y êtes-Vous pas plus présent que moi-même ? N’en percez-Vous pas d'un seul regard toutes les profondeurs ? Et Vos yeux, qui voient tout, sont-ils des yeux de chair et de sang comme ceux de l'homme ? »

Ps 16, 3 : Prononcez en ma faveur : que Vos yeux soient attentifs à la justice de ma cause « C'est, Seigneur, ce qui redouble ma confiance. On peut en imposer aux hommes, qui ne jugent que sur ce que nous leur paraissons ; mais pour Vous, grand Dieu, qui sondez nos cœurs, Vous ne jugez de nous que sur ce que nous sommes. Je ne veux donc que Vos yeux seuls pour témoins de ma peine, et pour juges de l'équité de ma cause. Ce n'est ni mon imprudence, ni des complaisances criminelles pour les hommes, qui m'ont jetée dans les périls et dans les perplexités où Vous me voyez. Je ne me les suis pas attirés moi-même, pour excuser ensuite ma chute par la difficulté d'y conserver mon innocence, si je venais à succomber. Le danger m'a toujours fait autant d'horreur que le crime ; et j'ai toujours cru que c'était chercher à périr, que de chercher soi-même à combattre. Ce sont les artifices des méchants, qui m'ont tendu les pièges qui m'environnent ; et c'est votre Sagesse qui l'a permis, ou pour éprouver ma fidélité ou pour réveiller ma tiédeur et ma négligence ».

Ps 16, 4 : Vous avez éprouvé mon cœur en me visitant dans ces temps sombres de la persécution : Vous m'avez fait passer par le feu de la tribulation, et Vous m'avez trouvé juste « Vous savez, grand Dieu, que ce n'est pas ici la première épreuve que je souffre. Il suffit de se déclarer sans ménagement pour Vous dans le monde, pour être en butte à ses contradictions et à ses censures. Vous avez permis plus d'une fois qu'il se déchaînât contre moi : Vous exigez de mon cœur ces tribulations comme des preuves douloureuses de ma fidélité ; comme un feu au travers duquel Vous vouliez me faire passer pour purifier mon âme du reste d'attachement qu'elle conservait encore pour les choses de la terre. Il est sans doute bien étonnant, Seigneur, que Vos serviteurs ayant à essuyer tous les jours tant de dégoûts et de mépris de la part du monde, puissent y tenir cependant encore par des affections secrètes et souvent imperceptibles à eux-mêmes. Vous avez trouvé dans mon cœur la même faiblesse : mais du moins, Seigneur, il s'est soumis avec confiance aux calamités et aux traverses dont Vous m'avez affligé. J'ai adoré et baisé la main qui me frappait : il a pu m'échapper quelques plaintes que l'affliction arrache malgré nous à la nature ; mais dans le temps même qu'elles sortaient de ma bouche, mon cœur les désavouait, se soumettait avec joie à Votre conduite adorable sur ma personne, Vous en rendait même grâces, regardait ces rigueurs apparentes comme des bienfaits véritables. Oui, Seigneur, Vous avez pu trouver mon cœur faible et abattu dans l'adversité; mais Vous ne l'avez jamais trouvé révolté et infidèle ».


Ps 16, 5 : Afin de m'interdire les plaintes sur ce que les hommes me faisaient souffrir, j'ai pensé à Vos volontés et à Vos promesses, et j'ai suivi avec soumission la route pénible des souffrances « Les plaintes même que j'accordais à ma douleur, je les adressais à Vous seul, ô mon Dieu. Ma langue n'a jamais cherché un adoucissement criminel à mes peines, en décriant les actions et la conduite des hommes qui en étaient les auteurs. Je ne cherchais point à m'attirer de la compassion en excitant contre eux la haine publique ; je respectais en eux, grand Dieu, les instruments dont Vous Vous serviez pour accomplir sur moi Vos desseins de Miséricorde ; je m'imposais un silence rigoureux sur l'injustice même de leurs procédés à mon égard. Je n'ignorais pas là-dessus, ô mon Dieu, les Lois saintes que Vous nous avez données, et qui nous ordonnent non-seulement d'épargner, mais même de bénir ceux qui nous maudissent ; non-seulement de ne pas leur rendre le mal pour le mal, mais même de les combler de biens, et d'amasser par ces marques héroïques de charité, ces charbons de feu sur leur tête. Cette voie, que Vous nous prescrivez de suivre, paraît dure à la nature ; tout notre cœur pétri de chair et de sang se révolte d'abord contre elle : mais quand une fois, grand Dieu, on a étouffé, par le secours de votre Grâce, l'impétuosité de ces premiers mouvements ; quelle consolation ne trouve-t-on pas de s'en être rendu le maître, d'avoir rétabli la paix dans son cœur, d'en avoir banni l'aigreur et l'amertume qui le déchirait, et qui nous punit toujours de notre haine par les troubles et les fureurs qu'elle laisse au-dedans de nous ? Quelle joie de jouir de sa victoire, et de cette supériorité sur nous-mêmes, dont le seul semblant flattait tant autrefois l'orgueil des philosophes ; mais qui fait seulement sentir à une âme humble et chrétienne, combien votre Grâce peut l'élever au-dessus de la nature ».


Ps 16, 6 : Affermissez mes pas dans le chemin qui me mène à Vous, de peur que je ne vienne à chanceler « Continuez, grand Dieu, à me favoriser des mêmes secours dans les nouveaux combats où je me trouve exposée. Tous les pièges et tous les artifices du démon semblent se réunir pour m'affaiblir ou pour me surprendre : mes amis, mes proches eux-mêmes, par une tendresse trop humaine, se joignent à cet ennemi de mon salut, et paraissent avoir conjuré ma perte. Mais votre Grâce, ô mon Dieu, abonde toujours à mesure que les périls se multiplient. Donnez-moi donc une nouvelle force, non-seulement pour affermir mes pas dans Vos voies, mais encore, afin que j'y marche avec plus de ferveur et de perfection. Tirez votre Gloire de la malice même des hommes, qui espèrent, en m'affligeant, d'ébranler la fidélité que je Vous ai jurée. Montrez, grand Dieu, que rien n'est capable de vaincre, ni même de faire chanceler un seul moment une âme qui combat avec Vous. Quand tout favorise ici-bas Vos serviteurs, le monde n'admire point en eux les Dons de votre Grâce ; leur prospérité diminue à ses yeux le mérite de leur vertu ; il ne leur tient pas compte d'une piété que les biens, les honneurs, les applaudissements, la faveur semblent récompenser ici-bas. Mais quand, malgré les mépris, les opprobres, les adversités, ils Vous demeurent fidèles, c'est alors, grand Dieu, que le monde est forcé de rendre gloire à votre Grâce, et de reconnaître qu'elle peut élever les hommes à un degré de grandeur et de supériorité de perfection, où toutes les vertus humaines ne sauraient jamais atteindre ».


Ps 16, 7 : Comme Vous m'avez toujours exaucé, ô mon Dieu, je Vous appelle à mon secours : écoutez-moi et exaucez ma prière « J'ai éprouvé si souvent jusqu'ici votre Secours, grand Dieu, dans mes tentations et dans mes peines : j'ai trouvé tant de consolation, tant de force, en m'adressant à Vous, et en réclamant votre Protection, que votre Bonté ne sera pas importunée, si je redouble aujourd'hui mes cris et mes supplications dans un péril plus pressant ; vos Faveurs passées sont pour moi des gages bien consolants de celles que j'attends en cette occasion. Cette confiance seule n'est-elle pas déjà elle-même, grand Dieu, le Secours que je demande. N'est-ce pas Vous seul qui la mettez dans mon cœur ? N'est-ce pas Vous qui me faites sentir mon impuissance, et le besoin que j'ai de votre Grâce ? Oui, grand Dieu, toute la force qui me rassure, c'est que je reconnais devant Vous ma faiblesse, et que j'attends tout de vos Miséricordes infinies. Voilà, Seigneur, la seule prière qui trouve toujours Vos oreilles ouvertes pour l'écouter ; voilà le langage de la foi et de la piété, que Vous aimez à entendre : c'est Vous qui nous l'avez appris ; et Vous exaucez toujours les prières que Vous avez Vous-même formées dans nos cœurs ».

Ps 16, 8 : Vous qui sauvez ceux qui espèrent en Vous, faites éclater sur moi vos Miséricordes « Il est vrai, grand Dieu, qu'il faut que votre Puissance opère une espèce de prodige en ma faveur, pour me délivrer du péril extrême qui me menace ; et toutes les ressources me manquant, il n'y a d'espérance pour moi que dans un de ces coups éclatants de vos Miséricordes, que Vous réservez toujours aux maux désespérés. Mais c'est alors, Protecteur Tout-Puissant de ceux qui espèrent en Vous, que Vous aimez à faire éclater la force de Votre bras ; peut-être même n'avez-vous permis que je fusse accablée de tant d'adversités et que toute voie pour en sortir me fût fermée, que pour éprouver si l'extrémité du danger n'affaiblirait pas ma confiance : mais non, Seigneur, je la sens croître à mesure que le péril augmente. Que le monde entier se soulève contre moi, je serai plus fort que le monde quand Vous serez avec moi. Vous avez toujours pourvu à la sûreté de ceux qui ont mis en Vous toute leur espérance, par des ressources inespérées et merveilleuses. L'histoire de Vos serviteurs n'est que l'histoire des merveilles admirables que Vous avez dans tous les temps opérées pour eux ; cette suite de prodiges est devenue depuis le commencement, comme la conduite ordinaire de votre Providence à leur égard ; Vous ne les avez menés que par des voies singulières et miraculeuses. Voilà, ô mon Dieu, le grand motif de ma confiance. Il faut un prodige éclatant pour me délivrer des maux qui m'environnent, et dont je ne puis échapper ; mais c'est pour cela même que je l'attends ce prodige, ô mon Dieu, et ce n'est point là présumer de vos Miséricordes ; c'est leur offrir l'objet qu'elles ont toujours choisi pour se manifester avec éclat : c'est espérer en Vous contre l'espérance ; et voilà, grand Dieu, jusques où Vous voulez que nous espérions, pour nous faire sentir un moment après, que ce n'est pas en vain qu'on espère en Vous ».

Ps 16, 9 : Gardez-moi comme la prunelle de l'œil, de ceux qui semblent mesurer leurs forces avec les Vôtres « Il est vrai, grand Dieu, que Vous permettez les maux et les traverses dont je suis accablée ; mais la malice de ceux qui en sont les auteurs, contredit votre Loi sainte. Ils entreprennent de renverser en moi, par leurs séductions ou par leurs violences, l'ouvrage de vos Miséricordes que la force de Votre droite y a commencé ; ils ne veulent, à force de contradictions, que me dégoûter de Votre service ; ils s'opposent à Vos desseins éternels sur mon âme. Grand Dieu ! Les hommes pourront-ils détruire ce que Vous avez édifié ? Vos Volontés adorables sur Vos élus trouvent-elles quelque résistance dans les vaines oppositions des méchants ? À quoi peuvent aboutir leurs faibles efforts, qu'à faciliter l'accomplissement de ce que Vous avez résolu ? Plus ils s'efforcent de résister à mon égard aux ordres de votre Sagesse, plus ces ordres immuables auront leur effet : leurs oppositions me répondent de votre Secours et de la victoire ; je Vous deviens plus chère et plus précieuse à mesure que je suis plus exposée, et que Vos desseins éternels sur moi trouvent plus de contradictions de la part des hommes. C'est votre Gloire, Seigneur, qu'on attaque ; c'est l'ouvrage chéri de votre Grâce que Vous avez à défendre. Ne me regardez pas moi-même, Vous n'y verriez rien qui ne dût Vous éloigner de moi ; mais regardez-y, Seigneur, ce que Vous y avez Vous-même opéré, la foi, l'amour, la componction, la confiance ; le cœur nouveau que Vous avez créé au dedans de moi. Vous défendrez Vos dons inestimables, ô mon Dieu ! Vous me garderez comme la prunelle de l'œil ; Vous environnerez cette nouvelle lumière que Vous avez répandue dans mon âme, de tant de remparts, que ni le vent des tribulations, ni la vaine poussière des prospérités et des richesses ne sera jamais capable de l'éteindre ».

Ps 16, 10 : Couvrez-moi de Vos ailes à la vue de ces impies qui me persécutent sans cesse « Regardez-moi, grand Dieu, comme un oiseau faible qui ne fait que d'éclore ; c'est sous Vos ailes que je puis être en sûreté ; c'est sous la chaleur divine de cet abri, que mes forces croîtront de jour en jour, et que je serai enfin en état de me dégager de tous les filets tendus autour de moi pour me surprendre. Mais en attendant, ô mon Dieu, que Vos ailes saintes demeurent toujours étendues sur moi, ne Vous éloignez pas d'un moment. Quelle honte pour ceux qui m'affligent, quand ils me trouveront sous cet asile ! Ils auront beau m'attaquer de toutes parts, à leur vue même je mépriserai leurs efforts impies : ils auront la confusion et la douleur de voir ma faiblesse victorieuse de toute leur puissance ; ils seront forcés d'être témoins du triomphe de votre Grâce. Ainsi, grand Dieu, en me protégeant, Vous les confondrez, et Vous leur ferez sentir que l'homme est bien faible contre Dieu ».

Ps 16, 11 : Mes ennemis m'environnent de toutes part ; ils ont fermé leurs entrailles à la compassion : fiers de leur puissance, ils insultent même à ma faiblesse « Ces grandes vérités, ô mon Dieu, sont cachées aux yeux de mes oppresseurs : ils ne comptent pour rien votre Protection envers Vos serviteurs, qu'ils entreprennent de perdre ; ils ne voient que leur faiblesse et le dénuement où ils sont de tout secours humain : ils ne voient pas la Main invisible qui les défend et qui les protège ; ils croient n'avoir affaire qu'à l'homme, et ne savent pas qu'ils s'en prennent à Vous-même. Vous le voyez, grand Dieu, comme ils s'acharnent tous les jours avec plus de fureur à ma perte. Ils s'assemblent autour de moi comme pour m'investir, de peur que je ne leur échappe ; ils tentent tous les moyens que la malice peut inventer pour séduire mon âme : quand les caresses et les sollicitations n'ont pas réussi, ils ont recours aux mauvais traitements et aux outrages. C'est tantôt un serpent qui vient s'insinuer avec souplesse pour m'empoisonner de son venin ; et puis un lion furieux qui s'élance sur moi, pour faire de mon âme la pâture de sa rage et de sa férocité. Leurs entrailles alors sont fermées à toute compassion ; ils s'applaudissent même des maux qu'ils me font souffrir ; ils insultent avec un orgueil impie à la confiance que j'ai en Vous, ô mon Dieu, ils en font le sujet de leurs dérisions et de leurs blasphèmes ; ils me défient de trouver dans mon recours à Votre seule Protection, un asile qui me mette à couvert de l'inhumanité de leurs poursuites ; ils n'ouvrent leur bouche que pour m'exalter leur puissance, leur crédit, leur élévation, et m'intimider par le peu de ressources que le malheur de ma situation me fournit pour m'en défendre. Mais, grand Dieu, loin d'être éblouie de leur grandeur et de leur prospérité, je la regarde comme un don que Vous leur avez fait dans Votre colère : elle endurcit le cœur ; elle allume toutes les passions, elle en rassemble autour de nous tous les attraits les plus inévitables : les plaisirs sensuels marchent toujours à sa suite ; et le crime, grand Dieu, suit toujours de près ses plaisirs. Elle est comme une graisse fatale qui étouffe bientôt en nous la vie de la grâce et de la foi, et qui bouche toutes les avenues par où les influences de votre Esprit Saint pourraient se communiquer à nos âmes ».

Ps 16, 12 : Après m'avoir abandonné, leur haine s'est réveillée, ils m'ont investi de nouveau ; détournant les yeux du Ciel, ils s'appliquent uniquement à ma perte « Ainsi, grand Dieu, ces hommes fiers de leur élévation et de leur puissance, mais vils et méprisables à Vos yeux, ont beau me proscrire, me fouler aux pieds comme de la boue, ne me laisser voir autour de moi que des maux à venir, encore plus cruels que ceux que je souffre, m'interdire même la consolation de me plaindre ; ils ne m'ôtent pas, ô mon Dieu, celle de me consoler avec Vous. Quand je me présente à eux pour leur exposer mon innocence, ils ne daignent pas même détourner leurs regards sur moi : leurs yeux fixés à terre avec un dédain orgueilleux, croiraient s'avilir s'ils se levaient pour voir ma douleur et ma misère. Mais, grand Dieu, ce ne sont pas les regards des hommes que je cherche d'attirer sur moi : regardez-moi seulement, Vous, ô mon Dieu, mais regardez-moi de cet œil de Miséricorde et de Tendresse, qui change toutes les peines que nous endurons en des plaisirs secrets et indicibles. Que les pécheurs n'aient des yeux que pour la terre ; c'est d'elle qu'ils attendent tout leur bonheur, et il est juste qu'ils ne la perdent jamais de vue : mais pour ceux qui souffrent en votre Nom, ô mon Dieu, ils les ont toujours levés au Ciel, parce que c'est de là qu'ils attendent leur délivrance, et qu'ils savent qu'elle est proche ».

Ps 16, 13 : Les voilà qui viennent fondre sur moi, comme un lion s'élance du lieu où il est caché, sur la proie qui se présente « Les animaux les plus féroces, grand Dieu, sont quelquefois capables d'humanité : ils ont autrefois respecté un de Vos prophètes dans la fosse même où il devait leur servir de pâture, et rendu à leur manière les devoirs funèbres au saint Patriarche de Vos anachorètes. Mais les hommes en qui toute crainte de votre Nom est effacée, ne sentent jamais ces heureux intervalles de tendresse et de compassion : la douleur elle-même qui désarme la férocité, les irrite et les rend plus cruels. Je l'éprouve tous les jours, grand Dieu, plus mes ennemis m'écrasent, et me rendent un objet digne de pitié, plus leur haine contre moi s'aigrit et s'enflamme ; mes maux, qui devraient les satisfaire, ne servent qu'à m'en attirer de nouveaux ; ce sont toujours des lions furieux, qui, après avoir déchiré leur proie, n'en sont que plus avides pour la dévorer tout entière. Leur fureur même ne meurt pas avec eux ; leurs exemples la transmettent à leurs enfants dans l'âge le plus tendre ; ils sucent presque avec le lait la cruauté de leurs pères, ils héritent de leurs vices encore plus que de leurs noms et de leurs biens ; l'on voit de père en fils une succession de dureté, d'inhumanité envers les malheureux, qui infectent ces races maudites ».

Ps 16, 14 : Levez-Vous, ô mon Dieu, prévenez-les, confondez leur espérance : tirez-moi des mains de ces impies ; désarmez-les en leur ôtant cette puissance qu'ils tiennent de Vous, qu'ils n'emploient qu'à traverser Vos desseins « Il y a trop longtemps, grand Dieu, qu'ils abusent de leur crédit et de leur puissance : vengez votre Gloire, en vengeant l'innocence de Vos serviteurs. Vous m'avez jusqu'ici soutenu dans mes peines par des consolations secrètes : c'en est assez pour affermir ma faiblesse ; mais ce n'en est pas assez pour manifester avec éclat votre Puissance. Les hommes charnels ne sont pas frappés des prodiges de grâce que Vous opérez dans les cœurs ; il faut parler à leurs sens, et Vous montrer à eux par des coups éclatants d’indignation, où ils soient forcés de reconnaître Votre doigt. Levez-Vous donc, grand Dieu, paraissez à découvert ; ils sont sur le point de m'accabler : toutes les mesures qu'ils ont prises contre moi, paraissent infaillibles ; faites-les évanouir, grand Dieu, dans le moment même où ils comptaient s'applaudir du succès. Prévenez leurs noirs desseins par les moyens mêmes qu'ils ont choisis pour les accomplir : laissez-leur jusqu'au bout, goûter l'erreur de leur espérance barbare, pour la confondre en un clin d'œil avec plus d'éclat ; attendez que je leur sois livré, qu'ils me tiennent enfin absolument sous leur puissance, et qu'ils soient les maîtres de ma vie et de mon salut, pour me délivrer de leurs mains. Suscitez-leur alors des concurrents qui les supplantent dans la faveur des princes et des grands dont ils abusent ; qu'ils voient leurs places occupées par leurs envieux ; que tout cet édifice d'orgueil, de crédit, d'opulence, que tant de crimes avaient élevé, s'écroule tout d'un coup à leurs yeux, lorsqu'ils le croient le plus affermi ; arrachez-leur des mains le glaive, cette autorité que Vous ne leur avez confiée que pour protéger les faibles et les innocents, et dont ils ne se sont jamais servis que pour les opprimer. Ce sont les prospérités et les faveurs dont Vous les avez comblés, qui en ont fait les ennemis de votre Nom ; peut-être, grand Dieu, qu'ils feront un usage plus fréquent de l'adversité, et que les châtiments ramèneront à Vos pieds ceux que Vos bienfaits en avaient éloignés ».

Ps 16, 15 : Mettez, Seigneur, même pendant la vie, de la différence entre les impies et le petit nombre de serviteurs que Vous avez sur la terre : ceux-là sont comblés de biens qui sont cachés dans Vos trésors « Mais, grand Dieu, si Vos châtiments doivent leur être inutiles, laissez-les jouir de leur prospérité, ils n'aiment que les biens périssables ; punissez-les en les en comblant : discernez-les par la continuité de ces faveurs funestes, du petit nombre de Vos serviteurs, que Vous éprouvez toujours ici-bas par des tribulations et des traverses. Vous leur réservez des biens plus solides et plus durables ; Vous Vous réservez Vous-même, grand Dieu, tandis que les heureux du monde reçoivent ici-bas leur récompense ; Vous faites creuser dans les entrailles de la terre, et en arracher l'or dont ils sont avides, pour en rassasier leur avidité. Il faut bien, grand Dieu, que les richesses soient méprisables à Vos yeux, puisque Vous les destinez presque toujours pour être le partage de ceux que Vous n'aimez pas. En effet, Seigneur, ces bienfaits temporels dont Vous les surchargez jusqu'à la satiété, cachent une main rigoureuse qui les rejette, et les punit en même temps qu'elle semble les favoriser : ce sont des victimes que Vous laissez engraisser, et qui vont être incessamment immolées à Votre vengeance ».

Ps 16, 16 : Ils se voient une nombreuse postérité, à laquelle ils laissent en mourant de grands héritages « Oui, Seigneur, qu'ils voient leurs années prolongées sur la terre au-delà même des bornes qui terminent la vie des autres hommes ; qu'ils aient le plaisir passager de voir autour d'eux les enfants de leurs enfants, qu'une nombreuse postérité flatte leur vieillesse, et leur promette que leur nom passera avec eux jusqu'aux âges les plus reculés ; qu'ils laissent à leurs descendants les biens immenses qu'ils ont amassés, et qui sont les restes criminels de leurs rapines et de leur avarice. Voilà, grand Dieu, l'unique bonheur où ils aspirent : ils veulent jouir longtemps ici-bas de leur opulence, et l'établir sur des fondements si solides, que lorsque la mort les forcera enfin de s'en arracher, elle passe avec tout son éclat à leurs héritiers : c'est là où aboutissent tous leurs souhaits et tous les soins pénibles qu'ils dévorent pendant leur vie : voilà les heureux du siècle ».

Ps 16, 17 : Pour moi, ô mon Dieu, je tâcherai de paraître toujours pur à Vos yeux et je serai content, si je puis revoir votre Tabernacle « Pour moi, grand Dieu, je ne leur envie point cette vaine félicité : mes supplications ne monteront jamais jusqu'à votre Trône pour solliciter des dons si dangereux, et que Vous accordez presque toujours dans Votre colère. Ce serait Vous outrager, grand Dieu, que de Vous demander autre chose que Vous-même. L'unique objet de mes vœux est que leur prospérité et leur crédit ne me suscitent plus de contradictions, qui peuvent devenir l'écueil de mon innocence et de ma faiblesse. Je ne Vous demande pas de partager avec eux le faux éclat qui les environne ; je ne Vous demande que toute la force dont j'ai besoin pour n'en être pas ébloui ; et malgré toutes leurs sollicitations, de conserver toujours au dedans de moi la justice et l'innocence, qui sont les seules richesses de l'âme, et le seul éclat qui les suit au-delà du tombeau, et les rend agréables à Vos yeux. Sauvez mon âme, grand Dieu, des séductions continuelles que ces hommes corrompus assemblent autour de moi. Qu'ils me traitent d'insensé ; qu'ils regardent ma fidélité pour Vous comme une simplicité et une faiblesse d'esprit ; que je paraisse à leurs yeux digne de pitié et de risée ; que m'importe, grand Dieu, pourvu que Vous me trouviez juste, et digne de votre Bienveillance, quand je viendrai paraître devant Vous ? Le monde qui Vous hait, peut-il estimer ceux qui Vous aiment ? Le monde qui ne connaît que les biens présents, peut-il se persuader que ceux qui en sont comblés, et qui n'en usent que pour la félicité de leurs sens, soient malheureux ? Mais pour moi, Seigneur, Vous m'avez appris que le monde ne fait point d'heureux : aussi ce n'est pas de lui que j'attends le bonheur où j'aspire ; c'est de Vous seul, ô mon Dieu ! Vous nous en faites déjà goûter ici-bas les heureuses prémices par les consolations secrètes de votre Grâce, par la paix du cœur et la joie de la conscience, inséparables de la vertu. Le poids de la corruption, les périls répandus ici-bas, les peines de cet exil, troublent encore cette joie sainte ; nous ne la goûtons qu'à demi, et à travers mille amertumes qui en diminuent la douceur; mais le peu que Vous nous en faites goûter sur la terre, irrite notre soif et enflamme nos désirs. Si la suavité seule de Vos saintes Inspirations est capable de nous soutenir au milieu des peines et des malheurs les plus cruels de cette vie : que sera-ce, grand Dieu, quand nous en serons délivrés, et que Vous nous communiquerez à plein toute la magnificence de votre Gloire ? Que sera-ce, quand échappés de toutes les misères qui nous environnent sur la terre, nous serons plongés dans le sein immense de votre Amour, pénétrés de l'éclat immortel de votre Majesté, et fixés dans la jouissance de ce bien suprême, qui ne laisse plus rien à désirer à Vos élus ? C'est alors, grand Dieu, que ma joie sera pleine, que tous mes désirs seront remplis, que je ne serai plus occupé qu'à contempler votre Gloire, que cette occupation sera pour moi un plaisir ineffable et toujours nouveau, que ce bonheur parfait n'aura plus d'autres bornes que celles de Votre éternité ».

Ainsi soit-il.


Mgr Jean-Baptiste Massillon (1663-1742) – « Œuvres de Massillon : paraphrase morale de plusieurs Psaumes en forme de prière », tome XII, Psaume 16, p. 200-220, chez Gauthier (1834).

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Voir également de Jean-Baptiste Massillon :
La Prière de Massillon sur le Psaume 1 « Le bonheur d'une âme qui après avoir été engagée dans les passions du monde s'en désabuse et revient à Dieu »
La Prière de Jean-Baptiste Massillon sur le Psaume 3 « Le Sentiment d'une âme pénétrée de l'énormité de ses crimes passés, et en même temps pleine de confiance en la Miséricorde du Seigneur »
La Prière de Mgr Massillon après la Confession « Seigneur, je sais que Vous êtes le meilleur de tous les Maîtres »
La Prière de Mgr J-B Massillon pour le Vendredi Saint « Ô mon Sauveur, plus Vous nous paraissez rassasié d'opprobres, plus notre foi s'augmente, plus notre espérance est ferme, plus notre amour s'enflamme »
La Prière de Mgr Jean-Baptiste Massillon à la Providence « Ô mon Dieu, c'est avec Vous seul que je veux oublier tous mes maux, toutes mes peines et toutes les créatures »
La Prière de Massillon sur le Psaume 30 « Seigneur, j'ai mis en Vous toute mon espérance »
La Prière de Mgr Massillon pour le Mercredi des Cendres « Ô mon Dieu, je reviens à Vous parce que le monde ne peut me satisfaire »
La Prière de Mgr Massillon pour le Carême sur la Prière « Ô mon Dieu, répandez donc sur nous cet Esprit de grâce et de prière »
La Prière de Mgr Massillon sur le pardon des offenses « Grand Dieu, Vous avez promis de remettre nos fautes dès que nous les remettons à nos frères »
La Prière de Mgr Massillon qui paraphrase le Psaume 16 « Laissez-Vous fléchir, Seigneur, par mon innocence, et écoutez ma prière »