La Prière de Miguel de Cervantes « Ô Vierge bénie, Vous êtes la brillante Aurore du lever brillant de notre Soleil sacré » :

« Avant que les intelligences aux brillantes ailes se fussent élancées du sein de l'éternelle pensée ; avant que les rapides ou tardives sphères eussent reçu des mouvements déterminés ; avant que cette antique obscurité vît la chevelure dorée du soleil, Dieu se fit à Lui-même une Demeure d'une matière sainte et pure. Les fondements, profonds et solides, furent établis sur une grande humilité, et, plus cette humilité était grande, plus aussi l'édifice royal s'éleva majestueux. Il s'éleva, au-dessus de la terre, au-dessus des océans ; il laissa derrière lui les vents, plus bas encore ; il laissa le feu, et il a, dans sa noble destinée, la lune sous ses pieds. Les colonnes de cette Habitation bénie sont faites de la Foi sainte, et les murs le sont de l'Espérance ; la Charité les entoure, la Charité qui leur assure une durée éternelle comme Celle de Dieu. Jamais la température n'y change le plaisir en deuil ; devant sa prudence s'aplanissent les degrés qui mènent au bien dont elle doit goûter, pour les œuvres de sa justice et de sa noble force. Ce noble Palais est embelli de puits profonds, de fontaines intarissables, de jardins fermés, dont les fruits merveilleux sont la bénédiction et la gloire des peuples. A droite et à gauche s'élèvent de hauts cyprès, des superbes palmiers, des cèdres majestueux, miroirs brillants, qui de loin comme de près renvoient une pure lumière de grâce. Le cinnamome, le platane et la rose de Jéricho se trouvent dans ses jardins, avec la couleur, mais plus brillante encore, des Séraphins les plus lumineux. La ténébreuse obscurité du péché n'y pénètre point et ne saurait y aborder ; il est tout lumière, il est tout gloire, il est tout ciel cet édifice qui se montre aujourd'hui à la terre. Le temple de Salomon se présente à nous aujourd'hui avec la perfection que Dieu lui a imprimée, sans que l'on ait vu le travail de l'ouvrier dans une œuvre si admirable. Aujourd'hui la lumière du soleil inaccessible se révèle à nos yeux, aujourd'hui l'étoile brillante de Marie prête au jour un nouvel éclat. Aujourd'hui, avant le soleil même, l'étoile donne sa lumière, prodige qui étonne, mais qui néanmoins console tellement qu'il ne laisse après lui aucun funeste présage, et remplit l'âme de joie et de délices. Aujourd'hui l'humilité s'est vue placée au comble de l'honneur, aujourd'hui commence à se briser la chaîne de l'antique servitude ; aujourd'hui apparaît dans le monde cette prudente Esther, qui est plus belle que le soleil. Fille du Seigneur, choisie pour notre salut ; Femme délicate, mais forte, et qui brisez la tête du serpent infernal, cette tête endurcie dans une orgueilleuse méchanceté ; Joyau de Dieu, Vie de notre mort, c'est par Vous que s'est changée en concorde pacifique la discorde mortelle qui existait entre Dieu et l'homme. La justice et la paix se sont aujourd'hui réunies en Vous, ô Vierge Très Pure, et, avec amour, se sont données le doux baiser de concorde, gage assuré de l'abondance future. Vous êtes la brillante Aurore du lever brillant de notre Soleil sacré ; Vous êtes la Gloire du juste, la ferme Espérance du pécheur ; Vous êtes le Calme après l'antique orage. Vous êtes la Colombe, envoyée du Ciel, de toute éternité ; Vous êtes l’Épouse qui avez donné au Verbe divin une chair sans tâche ; Vous êtes le bras de Dieu, lequel détourna le glaive terrible d'Abraham, et nous donna, pour le sacrifice véritable, l'agneau plein de mansuétude. Croissez, belle Plante, et donnez, en la saison, le Fruit par lequel l'âme espère changer en robe éclatante le vêtement de deuil que jadis lui jeta la grande chute. La rançon véritable et entière uni doit affranchir l'humanité, Vous La portez en Vous ; oui, ô Souveraine, Vous êtes la Réparatrice du monde. Déjà, du sein des palais célestes, s'apprête à descendre le paranymphe ailé ; déjà il déploie ses ailes d'or, pour accomplir son message pudique ; l'odeur de vertu qui s'exhale de Vous, ô Vierge bénie, est une requête adressée au Ciel, et fait que l'on voit se manifester en Vous tout ce que le Pouvoir divin a de Grandeur ».

Ainsi soit-il.


Miguel de Cervantes (1547-1616)

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