La Prière de l’Abbé Derry en prison « Mon Dieu, je veux chanter, croire, espérer, … en pliant du papier » :

« Mon Dieu, je puis bien Vous le dire, ce travail que je fais tous les jours de pliage de papier en détention, ces sacs que je fabrique pour le marchand de chaussures ou le pharmacien d’en face, travail qui n’est certes ni fatigant pour mes muscles ni absorbant pour mes méninges, ce travail, eh bien ! Il m’humilie et il m’ennuie. J’ai peut-être tort, mais c’est plus fort que moi. Oh ! Sans doute, j’ai l’esprit libre et je pense à tout autre chose qu’à mes sacs. Mais alors, mon Dieu, si je puis penser à Vous en travaillant, l’occasion n’est peut-être pas si mauvaise. Sans doute, je serais bien plus utile à exercer ma profession, c’est sûr. Mais puisque telle est votre Volonté, que je sois là, en ce moment, à fabriquer ces sacs, il n’y a pas de doute, il faut que je sache utiliser au maximum ce temps si précieux. Car je ne puis pas croire qu’à Vos yeux il soit complètement perdu. Peut-être y a-t-il même un moyen de lui faire valoir beaucoup. Et voilà qu’une pensée me vient. Oui, c’est vrai, quand je pense que votre Fils, mon Dieu, par qui tout a été fait de ce qui existe, Lui qui, venant en ce monde, a dédaigné nos fausses richesses et n’a même pas voulu d’un berceau pour naître, quand je pense que Jésus s’est mis à raboter des planches et à fabriquer des tabourets et des tables, cela me confond. Jésus, Votre mission dans le monde était de rendre à Dieu votre Père les hommages de l’humanité et aussi de sauver le monde en Vous sacrifiant, en Vous immolant, en priant. Or, s’il est vrai que c’est tout spécialement sur la Croix du Golgotha que Vous avez accompli Votre mission, il n’est pas moins vrai que tout ce que Vous avez fait, les moindres actes de Votre vie ont été quelque chose de religieux, qui étaient un hommage et qui tous avaient valeur de rédemption. Par conséquent, en rabotant Vos planches dans l’atelier de Nazareth, Vous sauviez le monde. Quelle leçon pour moi ! Si je comprends bien, c’est moins ce qu’on fait qui compte que la manière dont on le fait. Et surtout ce qui importe, c’est de penser à Vous, de Vous être uni, de vivre avec Vous, d’être dans Votre main, de Vous avoir dans le cœur, de vivre de la Vie divine, et puis d’attendre, d’attendre patiemment, d’avoir confiance… et d’aimer. Alors, mon Dieu, merci de la leçon. J’ai compris, et je veux désormais faire de tous mes instants quelque chose de divin, d’éternel. Je veux à l’exemple de mon Maître le Christ, faire de tout un hommage, une prière et une rançon pour mes péchés. Je veux, comme on me l’a tant recommandé, faire de toute ma vie une Messe continue. Je veux chanter, croire espérer. Et cela, mon Dieu, … en pliant du papier.

Ainsi soit-il.


Abbé Roger Derry (1903-1943)

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Voir également de Monsieur l’Abbé Roger Derry :
La Prière de l’Abbé Roger Derry « Ô mon Dieu, pourquoi aurais-je peur de la mort ? »
La Prière testamentaire de l’Abbé Derry à son Curé « J'offre ma vie pour Dieu, pour l'Église, pour la France, pour ma chère paroisse Saint François-Xavier, … »
La Prière de l’Abbé Derry en prison « Mon Dieu, je veux chanter, croire, espérer, … en pliant du papier »