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La fin de la « Prière pour Tous » de Victor Hugo (parties V à X) :


Partie V
Ce n'est pas à moi, ma colombe,
De prier pour tous les mortels,
Pour les vivants dont la foi tombe,
Pour tous ceux qu'enferme la tombe,
Cette racine des autels !
Ce n'est pas moi dont l'âme est vaine,
Pleine d'erreurs, vide de foi,
Qui prierais pour la race humaine,
Puisque ma voix suffit à peine,
Seigneur, à vous prier pour moi !
Non, si pour la terre méchante
Quelqu'un peut prier aujourd'hui,
C'est toi, dont la parole chante,
C'est toi ! Ta prière innocente,
Enfant, peut se charger d'autrui !
Ah ! demande à ce Père auguste
Qui sourit à ton oraison
Pourquoi l'arbre étouffe l'arbuste,
Et qui fait du juste à l'injuste
Chanceler l'humaine raison ?
Demande-Lui si la sagesse
N'appartient qu'à l'éternité ?
Pourquoi son Souffle nous abaisse ?
Pourquoi dans la tombe sans cesse
Il effeuille l'humanité ?
Pour ceux que les vices consument,
Les enfants veillent au saint Lieu ;
Ce sont des fleurs qui Le parfument,
Ce sont des encensoirs qui fument,
Ce sont des voix qui vont à Dieu !
Laissons faire ces voix sublimes.
Laissons les enfants à genoux.
Pécheurs ! Nous avons tous nos crimes,
Nous penchons tous sur les abîmes,
L'enfance doit prier pour tous !

Partie VI
Comme une aumône, enfant, donne donc ta prière
A ton père, à ta mère, aux pères de ton père ;
Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur,
Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde.
Fais en priant le tour des misères du monde ;
Donne à tous ! Donne aux morts ! Enfin, donne au Seigneur !
Quoi ! Murmure ta voix qui veut parler et n'ose,
Au Seigneur, au Très-Haut, manque-t-Il quelque chose ?
Il est le Saint des Saints, Il est le Roi des rois !
Il se fait des soleils un cortège suprême !
Il fait baisser la voix à l'océan lui-même!
Il est Seul ! Il est Tout ! à jamais ! à la fois ! »
Enfant, quand tout le jour vous avez en famille,
Tes deux frères et toi, joué sous la charmille,
Le soir vous êtes las, vos membres sont pliés,
Il vous faut un lait pur et quelques noix frugales,
Et, baisant tour à tour vos têtes inégales,
Votre mère à genoux lave vos faibles pieds.
Hé bien ! Il est quelqu'un dans ce monde où nous sommes
Qui tout le jour aussi marche parmi les hommes,
Servant et consolant, à toute heure, en tout lieu,
Un bon Pasteur qui suit sa brebis égarée,
Un pèlerin qui va de contrée en contrée.
Ce passant, ce pasteur, ce pèlerin, c'est Dieu !
Le soir il est bien las ! Il faut, pour qu'il sourit,
Une âme qui le serve, un enfant qui le prie,
Un peu d'amour ! Ô toi, qui ne sais pas tromper,
Porte-lui ton cœur plein d'innocence et d'extase,
Tremblante et l'œil baissé, comme un précieux vase
Dont on craint de laisser une goutte échapper !
Porte-lui ta prière ! Et quand, à quelque flamme
Qui d'une chaleur douce emplira ta jeune âme,
Tu verras qu'il est proche, alors, ô mon bonheur,
Ô mon enfant ! Sans craindre affront ni raillerie,
Verse, comme autrefois Marthe, sœur de Marie,
Verse tout ton parfum sur les pieds du Seigneur !

Partie VII
Ô myrrhe ! Ô cinname !
Nard cher aux époux !
Baume ! Éther ! Dictame !
De l'eau, de la flamme,
Parfums les plus doux !
Prés que l'onde arrose !
Vapeurs de l'autel !
Lèvres de la rose
Où l'abeille pose
Sa bouche de miel !
Jasmin ! Asphodèle !
Encensoirs flottants !
Branche verte et frêle
Ou fait l'hirondelle
Son nid au printemps !
Lys que fait éclore
Le frais arrosoir !
Ambre que Dieu dore !
Souffle de l'aurore,
Haleine du soir !
Parfum de la sève
Dans les bois mouvants !
Odeur de la grève
Qui la nuit s'élève
Sur l'aile des vents !
Fleurs dont la chapelle
Se fait un trésor !
Flamme solennelle,
Fumée éternelle
Des sept lampes d'or!
Tiges qu'a brisées
Le tranchant du fer !
Urnes embrasées !
Esprits des rosées
Qui flottez dans l'air !
Fêtes réjouies
D'encens et de bruits !
Senteurs inouïes !
Fleurs épanouies
Au souffle des nuits !
Odeurs immortelles
Que les Ariel,
Archanges fidèles,
Prennent sur leurs ailes
En venant du Ciel !
Ô couche première
Du premier époux !
De la terre entière,
Des chants de lumière
Parfums les plus doux !
Dans l'auguste sphère
Parfums, qu'êtes-vous,
Près de la prière
Qui dans la poussière
S'épanche à genoux !
Près du cri d'une âme
Qui fond en sanglots,
Implore et réclame,
Et s'exhale en flamme,
Et se verse à flots !
Près de l'humble offrande
D'un enfant de lin
Dont l'extase est grande
Et qui recommande
Son père orphelin
Bouche qui soupire,
Mais sans murmurer !
Ineffable lyre !
Voix qui fait sourire
Et qui fait pleurer !

Partie VIII
Quand elle prie, un ange est debout auprès d'elle,
Caressant ses cheveux des plumes de son aile,
Essuyant d'un baiser son œil de pleurs terni,
Venu pour l'écouter sans que l'enfant l'appelle,
Esprit qui tient le livre où l'innocente épèle,
Et qui pour remonter attend qu'elle ait fini.
Son beau front incliné semble un vase qu'il penche
Pour recevoir les flots de ce cœur qui s'épanche;
Il prend tout, pleurs d'amour et soupirs de douleur ;
Sans changer de nature il s'emplit de cette âme;
Comme le pur cristal que notre soif réclame
S'emplit d'eau jusqu'aux bords sans changer de couleur.
Ah ! C’est pour le Seigneur sans doute qu'il recueille
Ces larmes goutte à goutte et ce lys feuille à feuille !
Et puis il reviendra se ranger au saint Lieu,
Tenant prêts ces soupirs, ces parfums, cette haleine,
Pour étancher le soir, comme une coupe pleine,
Ce grand besoin d'amour, la seule soif de Dieu !
Enfant ! Dans ce concert qui d'en bas le salue,
La voix par Dieu lui-même entre toutes élue,
C'est la tienne, ô ma fille ! Elle a tant de douceur,
Sur des ailes de flamme elle monte si pure,
Elle expire si bien en amoureux murmure
Que les Vierges du Ciel disent : c'est une sœur !

Partie IX
Oh ! bien loin de la voie
Où marche le pécheur,
Chemine où Dieu t'envoie !
Enfant ! Garde ta joie !
Lys ! Garde ta blancheur !
Sois humble ! Que t'importe
Le riche et le puissant !
Un souffle les emporte.
La force la plus forte
C'est un cœur innocent !
Bien souvent Dieu repousse
Du pied les hautes tours ;
Mais dans le nid de mousse
Où chante une voix douce
Il regarde toujours !
Reste à la solitude !
Reste à la pauvreté !
Vis sans inquiétude !
Et ne te fais étude
Que de l'éternité !
Il est, loin de nos villes
Et loin de nos douleurs,
Des lacs purs et tranquilles
Et dont toutes les îles
Sont des bouquets de fleurs !
Flots d'azur où l'on aime
A laver ses remords !
D'un charme si suprême
Que l'incrédule même
S'agenouille à leurs bords !
L'ombre qui les inonde
Calme et nous rend meilleurs ;
Leur paix est si profonde
Que jamais à leur onde
On n'a mêlé de pleurs !
Et le jour, que leur plaine
Reflète éblouissant,
Trouve l'eau si sereine
Qu'il y hasarde à peine
Un nuage en passant !
Ces lacs que rien n'altère,
Entre des monts géants
Dieu les met sur la terre,
Loin du souffle adultère
Des sombres océans,
Pour que nul vent aride,
Nul flot mêlé de fiel
N'empoisonne et ne ride
Ces gouttes d'eau limpide
Où se mire le ciel !
Ô ma fille, âme heureuse !
Ô lac de pureté !
Dans la vallée ombreuse,
Reste où ton Dieu te creuse
Un lit plus abrité !
Lac que le ciel parfume !
Le monde est une mer ;
Son souffle est plein de brume,
Un peu de son écume
Rendrait ton flot amer !

Partie X
Et toi, céleste ami qui gardes son enfance,
Qui le jour et la nuit lui fais une défense
De tes ailes d'azur !
Invisible trépied où s'allume sa flamme !
Esprit de sa prière, ange de sa jeune âme,
Cygne de ce lac pur !
Dieu te l'a confiée et je te la confie !
Soutiens, relève, exhorte, inspire et fortifie
Sa frêle humanité !
Qu'elle garde à jamais, réjouie ou souffrante,
Cet œil plein de rayons, cette âme transparente,
Cette sérénité
Qui fait que tout le jour, et sans qu'elle Te voie,
Écartant de son cœur faux désirs, fausse joie,
Mensonge et passion,
Prosternant à ses pieds Ta couronne immortelle,
Comme elle devant Dieu, tu te tiens devant elle
En adoration !

Ainsi soit-il.


Victor Hugo (1802-1885) - Œuvres complètes de Victor Hugo : « Les feuilles d'automne », La Prière pour Tous (Ora pro nobis), parties V à X, p 284-298, chez E. Renduel (1838)

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Voir également de Victor Hugo :
- La Prière pour Tous (I et II) de Victor Hugo « Ma fille, va prier ! »
- La Prière pour Tous (III) de Victor Hugo « Prie encore pour tous ceux qui passent sur cette terre des vivants »
- La Prière pour Tous (IV) de Victor Hugo pour nos aïeux « À genoux sur la terre où ton père a son père, où ta mère a sa mère »
- La fin de la « Prière pour Tous » de Victor Hugo (parties V à X)