Voici le Poème des Lamentations « Oh ! Si pour fondre en pleurs sur la foule endormie, le Ciel m'avait donné l'âme d'un Jérémie ! » donné en mars 1839 par Hippolyte Violeau (1818-1892), Poète Catholique breton, auteur de contes et de poésies bretonnes.

Le Poème des Lamentations « Oh ! Si pour fondre en pleurs sur la foule endormie, le Ciel m'avait donné l'âme d'un Jérémie ! » d’Hippolyte Violeau :
Oh ! Si pour fondre en pleurs sur la foule endormie
Le Ciel m'avait donné l'âme d'un Jérémie !
Oh ! Si ma voix pouvait éclater en sanglots,
Forte comme le bruit de la foudre qui gronde,
Comme cent voix d'airain se disputant un monde,
Comme l'ouragan sur les flots !
Je dirais, je crierais : Découronnez vos têtes !
Rejetez loin de vous la coupe de vos fêtes !
Malheur ! trois fois malheur ! Écoutez Jéhova.
Les ossements des morts tressaillent dans la tombe ;
Les Cieux se sont voilés, le temple croule et tombe ;
Malheur ! Notre monde s'en va !
Peut-être avez-vous vu, sous un ciel lourd et sombre,
Un vaisseau que l'orage allait chassant dans l'ombre,
Sans pilote et sans voile, objet d'effroi pour tous ;
Peut-être avez-vous vu son horrible agonie
Bien longtemps prolongée et cependant finie....
Ce navire perdu, c'est vous !
Réveillez-vous ! Partout l'Émeute, la Cabale,
L'Égoïsme à l'œil sec, au cœur de cannibale,
Le Doute tâtonnant sur les bords du chemin,
L'Intérêt fécondant la sainte Poésie,
L'Envie aux yeux ardents, l'infâme Hypocrisie
Qui tue en vous serrant la main !
Oh ! Sondez plus encore l'épaisseur de la fange,
L'Athéisme y languit, monstre à la forme étrange
Écrivant l'anathème au coin de chaque mur ;
Il rit à la Débauche impotente qui tombe,
Les membres en lambeaux sur le bord de la tombe,
En hurlant quelque chant impur !
La Morale outragée expire dans le monde.
Un vermisseau chétif, un grain de sable immonde
Tiendrait toute la place où son orgueil s'assied !
L'injure ou le dédain accueille son passage ;
Les femmes en riant lui crachent au visage,
Les enfants la poussent du pied !
Au tribunal des lois la Justice enchaînée
N'est qu'une esclave en pleurs toujours emprisonnée,
Dont des maîtres impurs ont fait courber le front ;
Sans regard et sans voix, honteuse et violée,
Chaque jour à sa face immobile et voilée
Imprime un plus sanglant affront !
Ils ont chargé son chef d'une couronne inique ;
Ils ont mis dans ses mains quelque sceptre ironique,
Ils ont baisé ses pas, ils ont fait plus encore.
Hélas ! Que voulaient-ils ? Une reine marchande
Vendant impunément au crime qui commande
La chair et le sang pour de l'or !
L'adolescent rêveur qui garde au fond de l'âme
Quelque amour du vrai beau, quelque céleste flamme,
Quelque reste de Foi bien longtemps combattu,
N'ose dire : Je Crois, que dans la solitude,
Et, bassement modeste, il se fait une étude
De cacher à tous sa Vertu !
Comme l'âge viril, sans foi, sans cœur, l'enfance
Déchire en se jouant sa robe d'innocence ;
Le bouton et la fleur sèchent aux vents brûlants.
Insultant de la voix à toute chose sainte,
Elle voit sans respect, et sans honte, et sans crainte,
Les rides et les cheveux blancs !
Le Vice est sacré roi ! la Pudeur éperdue
Ne sait où se cacher pour n'être pas vendue ;
La souillure s'attache aux hommes les plus grands ;
Et la Religion, oubliant ses cantiques,
Assise gémissante en ses temples antiques,
Ne règne que sur des mourants.
Oh ! Qu'avaient fait de plus et Sodome et Gomorrhe,
Ces infâmes cités que le Seigneur abhorre ?
Nos crimes inouïs sont-ils dignes des leurs ?
Quelle ville assez sainte et pure de blasphème
Peut ne se dire pas au jour de l'anathème
Vouée à d'étranges malheurs ?
Heureux, cent fois heureux ceux qui, le front dans l'ombre,
Dorment depuis longtemps dans le sépulcre sombre !
Ils n'ont point vu la vie amère comme nous ;
Ils n'ont point vu l'exil au sein de la Patrie,
Et devant le veau d'or l'aveugle idolâtrie
Revenir prier à genoux !
Ô race de proscrits, j'ai vu ta flétrissure !
Cache sous ton manteau ta honteuse blessure !
Sur les chemins poudreux courbe ton front hagard !
Crains de lever tes yeux pleins de choses immondes !
Les astres, les soleils, et les cieux, et les mondes
Pâliraient devant ton regard !
Pleure ta robe blanche en la fange souillée !
Pleure sur le torrent ta guirlande effeuillée,
Et tes premiers loisirs aussi doux que le miel !
Pleure la joie éteinte en ton cœur solitaire !
Pleure ta part des biens que promettait la terre :
Pleure les délices du Ciel !
Qu'une sainte douleur aux Autels nous rassemble !
Confondons nos soupirs et supplions ensemble !
Cherchons de si doux mots qu'un Ange en soit jaloux.
Disons : Vous êtes bon, vos pardons sont vos charmes !
Seigneur, voyez nos maux !
Seigneur, voyez nos larmes !
Pitié, Seigneur ! Pitié pour nous !
Ô Roi de l'univers ! Ô Dieu de l'Évangile !
Pourquoi nous confier en un vase fragile
Le dépôt de Vertu pour Vous si précieux,
Et, lorsque nous tombons en quelque route sombre,
Laissant notre trésor s'échapper comme une ombre,
Nous fermer la porte des Cieux ?
Ah ! C'est que, toujours Bon à celui qui Vous aime,
Vous soutenez ses pas, Vous le guidez Vous-même,
Dissipant devant lui les ombres du chemin !
Hélas ! Si l'ennemi nous surprend sur la route,
C'est que de Vous, Seigneur, notre faiblesse doute ;
C'est que nous quittons votre main !
Ainsi soit-il.
Hippolyte Violeau (1818-1892) – « Loisirs poétiques », Poème des Lamentations, mars 1839, pages 139-145, chez Waille, 1844

Voir également d’Hippolyte Violeau :
- La Prière à genoux dans la Crèche de Noël « Ô Jésus, petit Jésus, à ton Berceau, ma prière » d’Hippolyte Violeau
- La Prière d'un enfant à Jésus « Ô Jésus, petit Jésus ! » d’Hippolyte Violeau
- La Prière à la Vierge Marie « Souvent à Tes autels une mère craintive retrouva son enfant plein de force et guéri » d’Hippolyte Violeau
- La Prière dans la douleur pour être consolé « Seigneur, aidez-nous à porter notre croix avec Vous » d’Hippolyte Violeau
- Le Poème des Lamentations « Oh ! Si pour fondre en pleurs sur la foule endormie, le Ciel m'avait donné l'âme d'un Jérémie ! » d’Hippolyte Violeau
- La Prière des Voyageurs « Seigneur, votre Amour nous éclaire et votre Force nous défend » d’Hippolyte Violeau
- Le Poème sur l’Espérance Chrétienne « Je veux chanter l'arbre immense toujours fleuri, toujours vert, que la divine Clémence planta dans notre désert » d’Hippolyte Violeau
- Le Poème sur la Providence de Dieu « Dans la disette ou l'abondance, Chrétien fidèle, oh ! désormais je veux chanter la Providence qui ne m'abandonna jamais » d’Hippolyte Violeau