Voici une Prière sur les avantages de la Méditation de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui nous instruit de la plus haute science (celle du Crucifix), nous donne l'exemple des plus sublimes Vertus (la Charité la plus héroïque, le zèle de la Gloire de Dieu, la conformité à la Volonté de Dieu, la Douceur, l'Humilité, ...) et nous inspire les sentiments qui doivent nous diriger dans l'œuvre de notre Sanctification et de notre Salut, car l'Évangile de la Croix a pris le contre-pied des doctrines humaines et a proclamé vrai, beau et bon ce que celles-ci déclarent encore faux, injuste et mal « Ô Jésus en Croix, soyez l'objet de mon amour, qu'il Vous rêve la nuit et Vous médite le jour » donnée par M. l’Abbé Jean-Baptiste Nicaise Civet (1801-1846), Prêtre de Saint Sulpice, Chanoine honoraire de Reims et Vicaire de Charleville qui entra dans l'état ecclésiastique qu’à l'âge de trente ans parce que Veuf après sept ans de Mariage.

La Prière pour méditer avantageusement la Passion du Christ « Ô Jésus en Croix, soyez l'objet de mon amour, qu'il Vous rêve la nuit et Vous médite le jour » de l’Abbé Nicaise Civet :
« Non judicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, et hunc crucifixum » (I Cor. I, 2).
En venant au milieu de vous, je n'ai pas cru que je dusse savoir autre chose que Jésus-Christ, et encore Jésus-Christ crucifié.
Voilà ce que disait au peuple de Corinthe le vase même d'élection, l'Apôtre de la gentilité, Saint Paul, qui avait été ravi jusqu'au troisième Ciel, où il avait appris des secrets que nulle bouche humaine ne saurait révéler ; Saint Paul, qui se flattait de connaître à fond le Mystère de la Religion qu'il annonçait ; lui qui faisait fi de l'éloquence humaine, mais non de la vraie Science.
« Nam et si imperitus sermone, sed non scientid » (II Cor. XI, 6).
Et cette Science, c'était celle de son Crucifix : « Et hunc crucifixum ».
C'est qu'en effet, le Christ attaché à la Croix, premièrement nous instruit de la plus haute Science ; secondement, nous donne l'exemple des plus sublimes Vertus ; et troisièmement nous inspire les sentiments qui doivent nous diriger dans l'œuvre de notre Sanctification et de notre Salut.
I. Il nous enseigne la plus haute Science.
Sans remonter à la cause de cette transformation merveilleuse qui s'est opérée dans les idées des hommes depuis que le Sauveur a été élevé en Croix, contentons-nous d'en constater sommairement les résultats.
Le fait seul du crucifiement de l'Homme-Dieu, proposé à la méditation et à la croyance des hommes, a suffi pour changer leur appréciation relativement aux biens ou aux maux de cette vie.
Ce que le génie humain, la science, la philosophie ne pouvaient définir, malgré leurs efforts multipliés, est devenu clair pour tous les yeux ; les points sur lesquels l'uniformité de vues et d'opinion semblait une irréalisable chimère ont été admis et regardés comme vulgaires à force d'évidence ; la distinction de ce qui est conforme ou opposé aux lois de la saine morale, distinction qui a toujours embarrassé les plus habiles, s'est trouvée établie avec une exactitude, une précision qui ne peut venir que d'en Haut.
Mais la merveille, c'est que, la plupart du temps, l'Évangile de la Croix a pris le contre-pied des doctrines humaines et a proclamé vrai, beau et bon ce que celles-ci déclaraient faux, injuste et mal.
C'est surtout dans l'appréciation du bonheur individuel que la transformation a été complète ; en sorte qu'on peut dire que, depuis le drame sanglant du Calvaire, tous ceux que l'esprit humain regardait comme infortunés ont été qualifiés de Bienheureux.
Une nouvelle science a découlé de cette montagne, et les différents ruisseaux de cette source unique s'en vont, aux quatre coins du globe, porter leur part de bonheur à tous les déshérités de ce monde, à tous ceux qui gémissent dans cette vallée de larmes :
Bienheureux ceux qui pleurent ; Bienheureux ceux qui mortifient leurs passions ; Bienheureux ceux que l'on persécute et que l'on maudit ; Bienheureux ceux qui ne possèdent rien, pas même une pierre pour appuyer leur tête fatiguée.
Quiconque s'élève sera abaissé ; quiconque s'abaisse sera élevé.
L'homme devient Dieu en s'anéantissant et se renonçant lui-même.
La vie présente n'est qu'un passage, un noviciat ; nos destinées sont éternelles.
La mort est le commencement de la vie ; le bonheur est dans la souffrance et le sacrifice de tout ce qu'on a de plus cher.
C'est un renversement complet de toutes les idées reçues ; c'est une Science jusqu'alors inouïe, pour l'acquisition de laquelle le grand Apôtre sacrifiait volontiers tous les avantages du temps, et regardait comme de la boue et de l'ordure tous les trésors de ce monde :
« Propter eminentem scientiam Jesu Christi Domini mei omnia detrimentum feci et arbitror ut stercora » (Philip. I, 8).
Le Mystère de la Croix nous donne encore les connaissances les plus sublimes sur la nature et l'excellence de notre âme, sur le prix du Ciel, sur l'Enfer, sur la Justice de Dieu, sur sa Miséricorde et sur une foule d'autres points sur lesquels régnait la plus grande incertitude, pour ne pas dire l'ignorance la plus profonde.
La Science du Chrétien est d'autant plus sûre et plus étendue que sa Foi et sa Vertu sont plus fermes et plus pures.
II. Jésus en Croix nous donne l'exemple des plus sublimes Vertus
Un poète a dit avec raison :
« L'objet me frappe plus qu'une froide peinture ».
Regardons notre Crucifix et voyons quelles Vertus nous enseigne par son exemple Celui qui meurt attaché à la Croix.
Il nous enseigne :
1º La Charité la plus héroïque.
Il a poussé l'amour jusqu'à se livrer Lui-même pour nous : « Dilexit me et tradidit semetipsum pro me » (Gal. II, 20) ; et nous étions ses ennemis lorsqu'Il s'immolait pour nous sauver : « Cum inimici essemus » (Rom. V, 10) ; et nous étions des coupables et des pécheurs : « Cum adhuc peccatores essemus » (Rom. V, 8).
Une pareille Charité ne nous commande-t-elle pas impérieusement l'amour de Dieu et de nos frères ; ne nous presse-t-elle pas irrésistiblement ?
« Charitas Christi urget nos » (II Cor. V, 14).
2º Le zèle de la Gloire de Dieu, qui est comme le fruit de son amour.
En Jésus-Christ, ce zèle a été si ardent qu'il L'a conduit à la mort ; il a été si pur qu'il ne s'y est jamais mêlé aucun motif d'intérêt personnel.
Afin, dit-Il, que le monde connaisse que j'aime mon Père, allons à la Croix :
« Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem, surgite, eamus » (Jean XII, 31).
3º La conformité à la Volonté de Dieu, qui prend également sa source dans l'amour, et qui en est le signe et le plus sûr témoignage.
Cette disposition sainte L'a rendu obéissant jusqu'à la mort :
« Ut cognoscat mundus quia sicut mandatum dedit mihi Pater, sic facio, surgite, eamus » (Jean XII, 31).
Afin que le monde sache bien que j'exécute ponctuellement les Ordres et les Volontés de mon Père, levez-vous et marchons au Calvaire.
4° La Douceur, qui est comme la fleur et le parfum de la Charité.
« Amice, ad quid venisti ? »
Mon ami, de quelle mission vous êtes-vous chargé ?
Quoi ! Judas, vous m'embrassez pour me trahir !
Mon Père, pardonnez-leur ; ils ne savent pas ce qu'ils font.
5º L'Humilité.
Le Verbe du Très-Haut ne s'est pas contenté de paraître en ce monde comme le plus beau des enfants des hommes ; Il a voulu descendre plus bas ; Il a revêtu les dehors d'un homme ordinaire ; Il a même pris la forme d'esclave, Il s'est anéanti, comme dit l'Apôtre ; Il a été l'opprobre et le rebut de la plus vile populace, chez la nation la plus méprisée de l'univers ; on L'a mis au nombre des scélérats, au-dessous des plus infâmes.
Et tout cela, parce qu'Il y a consenti : « Oblatus est, quia ipse voluit ».
Était-ce là aimer l'humiliation ?
Voilà cependant notre Modèle.
Qu'Il nous ait enseigné d'autres Vertus encore, que nous importe d'y réfléchir en ce moment ?
Nous avons sous les yeux la plus importante, celle qui est la base de toutes les autres et le baume qui les empêche de se corrompre.
Arrêtons-nous ici et disons, à notre tour, qu'il nous est bon de demeurer sur ce Thabor, bien différent du premier, mais bien plus salutaire.
III. Jésus en Croix nous inspire les sentiments les plus propres à nous diriger dans l'œuvre de notre Sanctification et de notre Salut (Heb. XI, 6).
Car, s'il est impossible de plaire à Dieu sans la Foi, la vue de Jésus crucifié nous inspire ce sentiment dans toute sa plénitude, soit que l'on considère la divinité du Sauveur comme cachée et obscurcie sur le Calvaire, soit qu'on l'y regarde comme resplendissant plus que partout ailleurs, pour les yeux clairvoyants, selon cette remarque de l'Apôtre que le Mystère de la Croix est une folie pour ceux qui se perdent, et la suprême Vertu de Dieu pour ceux qui se sauvent :
« Verbum enim crucis pereuntibus quidem stultitia est, iis autem qui salvi fiunt, Dei virtus est » (I Cor. I, 18).
Si l'espérance nous sauve, comme dit le même Apôtre : « Spe salvi facti sumus » (Rom. VIII, 24), rien de plus propre que la Passion du Sauveur à nous inspirer ce sentiment salutaire, cette douce confiance en l'avenir, ce consolant espoir du pardon de nos fautes.
Si Dieu même nous sauve, s'Il est pour nous ; qui sera contre nous ?
« Si Deus pro nobis, quis contrà nos ? » (Rom. VIII, 31).
Qui donc osera nous accuser au Tribunal de Dieu ?
Sera-ce le Dieu qui nous justifie ?
« Quis accusabit ? »
« Deus qui justificat ? »
« Quis est qui condemnet ? »
Et quand nous aurions des accusateurs, aurons-nous un Juge ?
Y aura-t-il quelqu'un pour nous condamner ?
Serait-ce, par hasard, Jésus-Christ, Lui qui est Mort pour nous, qui est même Ressuscité et qui, à la droite de Dieu, interpose sa Médiation dans notre intérêt ?
« Quis est qui condemnet, Jesus Christus, qui mortuus est, imò qui et resurrexit, qui est ad dexteram Dei, qui etiam interpellat pro nobis ? » (Rom. VII, 33, 34).
La contemplation de la Croix produira toujours les effets les plus salutaires et les plus merveilleux.
Elle ravive nécessairement, dans l'âme, la vertu, la piété, la ferveur.
« Eh ! Qui pourrait, dit un savant théologien, méditer la Passion du Fils de Dieu sans devenir meilleur ; considérer les cruelles angoisses qui ont accablé son âme, et l'affreux supplice qui a broyé son corps, sans concevoir la douleur du péché ; contempler la patience inaltérable qu'Il a montrée dans les plus cruelles souffrances, l'ineffable bonté qui Lui a fait demander le pardon de ses bourreaux, le dévouement sans bornes avec lequel Il a versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour le Salut du monde, sans s'attacher à ce Dieu Sauveur ? Ô sacrifice sanglant de l'amour éternel, immense, infini, Vous faites couler des larmes des cœurs les plus durs ! » (Moehler, Symbolique).
On peut donc méditer, les unes après les autres, toutes les circonstances de la Passion ; s'arrêter à chacun des pas qu'a faits notre divin Sauveur dans la voie douloureuse ; sonder, en quelque sorte, ces plaies nombreuses et profondes qui ne Lui ont pas laissé intacte une seule partie du corps, de la plante des pieds au sommet de la tête, et compter, pour ainsi dire, les gouttes du précieux sang qu'Il a répandu sur la Croix.
Quand le cœur aime, il se plaît avec l'objet aimé ; il s'y attache par des liens intimes ; il semble qu'il ne puisse s'en séparer sans douleur ; il trouve un charme indicible dans ses paroles et dans ses actions même les plus ordinaires.
Mais que sera-ce lorsqu'il s'agit d'un ami tel que Jésus, et d'actions telles que la Passion et la Mort du Sauveur ?
Les âmes sensibles ont des prédilections pour les êtres les plus délaissés, les plus souffrants ; et l'amour commande un amour réciproque.
L'immolation volontaire du Rédempteur parle à l'esprit et au cœur de tout homme ; elle parle aux savants comme aux ignorants, aux grands comme aux petits ; elle touche et convertit le pécheur ; les fidèles qui sont au début de la carrière, et ceux qui marchent depuis longtemps dans la voie de la perfection, y trouvent d'inépuisables richesses spirituelles.
Ce trésor est ouvert à tous, et tous y peuvent puiser librement, à pleines mains, selon leur degré d'indigence et l'étendue de leurs facultés intellectuelles.
Que personne donc ne craigne de dire avec l'Apôtre :
« Je ne veux savoir que Jésus et Jésus Crucifié ».
Oraison jaculatoire :
« Ô Jésus en Croix, soyez l'objet de mon amour, qu'il Vous rêve la nuit et Vous médite le jour ». Ainsi soit-il.
Abbé Jean-Baptiste Nicaise Civet (1801-1846) – « Méditations sur la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ », Trente et Unième Méditation : avantages de la Méditation de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pages 521-531, chez Adrien Le Clere, 1858