Voici une Prière où Notre-Seigneur Jésus-Christ en Croix nous apprend l'excellence et la nécessité de la Grâce Sanctifiante, refusée aux superbes et donnée avec abondance aux humbles, qui nous éclaire, nous dirige, nous détourne du péché, nous porte à la vertu et, par conséquent, nous unit davantage à Dieu, nous rend plus agréables à ses yeux, plus dignes de ses bontés et de la gloire éternelle du Ciel « Béni soit Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a comblés, en Lui, de toutes sortes de Bénédictions spirituelles et célestes ! » donnée par M. l’Abbé Jean-Baptiste Nicaise Civet (1801-1846), Prêtre de Saint Sulpice, Chanoine honoraire de Reims et Vicaire de Charleville qui entra dans l'état ecclésiastique qu’à l'âge de trente ans parce que Veuf après sept ans de Mariage.

La Prière pour profiter de la Grâce Sanctifiante et devenir un Saint « Béni soit Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a comblés, en Lui, de toutes sortes de Bénédictions spirituelles et célestes ! » de l’Abbé Nicaise Civet :
Adorer Notre-Seigneur Jésus-Christ attaché à la Croix, couronné d'épines, couvert de plaies sanglantes, abreuvé de douleurs et expirant pour nos péchés ; et cela, uniquement afin de nous réconcilier avec Dieu son Père, de nous rendre la vie spirituelle et de nous unir à Lui dans le temps et dans l'éternité.
« Ego veni ut vitam habeant » (Jean X, 10).
« Quos dedisti mihi, volo ut ubi sum ego, et illi sint mecum » (Jean XVII, 24).
Par le péché, nous étions tombés dans la disgrâce de Dieu ; nous étions devenus indignes de toute faveur, soit dans l'ordre surnaturel, soit même dans l'ordre naturel ; nous ne méritions plus que l'Enfer.
Jésus-Christ nous a reconquis tous nos droits ; mais surtout Il nous a mérité ce bien inestimable, ce bien supérieur à tous les autres, que nous appelons la Grâce ; Grâce habituelle et sanctifiante, par laquelle nous sommes réconciliés avec Dieu et devenons ses enfants ; Grâces actuelles, qui nous attirent vers Lui, ou nous rendent de plus en plus parfaits et dignes de son amour.
A cette pensée, ô mon âme, entretiens-toi dans un vif sentiment d'admiration, d'amour et de reconnaissance, et répète avec l'Apôtre :
Béni soit Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a comblés, en Lui, de toutes sortes de Bénédictions spirituelles et célestes !
« Benedictus Deus et Pater Domini nostri Jesu Christi, qui benedixit nos in omni benedictione spirituali in cœlestibus, in Christo » (Eph. I, 3).
PREMIÈRE CONSIDÉRATION : Jésus-Christ attaché à la Croix nous apprend l'excellence de la Grâce et sa nécessité.
I. Excellence de la Grâce.
Notre divin Sauveur est mort, il est vrai, pour détruire et renverser le péché.
« Ad destitutionem peccati apparuit » (Hebr. IX, 26).
Mais il n'est pas moins vrai de dire aussi qu'Il ne l'a détruit que parce qu'il était un obstacle à l'effusion de la Grâce dans nos âmes.
Et c'est, à proprement parler, pour nous mériter cette Grâce si précieuse, qu'Il a répandu jusqu'à la dernière goutte de son sang.
Jésus-Christ n'est pas mort pour nous procurer des biens purement temporels, comme les plaisirs, les richesses, les honneurs, puisqu'au contraire, il les a réprouvés et méprisés.
Ces biens, au reste, si l'on peut leur donner ce nom, ne servent d'ordinaire qu'à rendre l'homme plus vicieux.
S'ils ont quelque valeur, ce n'est que par rapport au corps et au temps présent, et, loin de nous procurer le bonheur, ils ne nous occasionnent que des embarras.
Souvent ils font notre tourment, par les passions qu'ils excitent en nous, la cupidité, l'ambition, l'ennui, le dégoût, les inquiétudes.
Si le divin Rédempteur nous a mérité quelques avantages temporels, ce sont ceux qui nous étaient nécessaires pour opérer notre Salut, des biens dont nous devions user sans en jouir, que nous devions employer à son service sans y attacher notre cœur.
Mais Il est mort spécialement et finalement pour nous procurer les biens parfaits, les biens réels et véritables, les biens célestes et spirituels ; Il est mort pour nous sauver, pour nous délivrer des pièges de ce monde et nous conduire au Ciel où Lui-même réside.
« Volo ut ubi sum ego, et illi sint mecum ».
Or, nous ne pouvons être sauvés que par la Grâce de Dieu, comme dit l'Apôtre : « Gratid enim estis salvati » (Eph. II, 8) ; c'est-à-dire par la vertu de cette opération mystérieuse de l'Esprit de Dieu dans nos âmes, par laquelle Il nous justifie ; et aussi par l'efficacité de ces inspirations intérieures, qui tendent à nous perfectionner sans cesse.
Quelle estime donc ne devons-nous pas faire de la Grâce habituelle, qui nous rend les temples du Saint-Esprit, les enfants de Dieu, les objets de son Amour, les héritiers de son Royaume !
A côté de ces sublimes avantages, de ces ineffables prérogatives, que sont tous les honneurs, toutes les richesses, tous les plaisirs de la terre ?
Quelle estime ne devons-nous pas faire encore de la Grâce actuelle, qui nous éclaire, nous dirige, nous détourne du péché, nous porte à la vertu et, par conséquent, nous unit davantage à Dieu, nous rend plus agréables à ses yeux, plus dignes de ses bontés et de la gloire éternelle ?
La possession d'un don si précieux doit nous faire craindre souverainement d'en laisser perdre la moindre partie.
La Grâce est le prix du Sang de Jésus-Christ ; voilà son excellence.
Aussi l'Apôtre ne salue-t-il les premiers Fidèles qu'en leur souhaitant la Grâce : « Gratia vobis ».
II. Nécessité de la Grâce
Sans l'aide de Dieu, sans le secours de sa Grâce, nous ne pouvons rien ; Jésus-Christ nous l'a fait suffisamment connaître dans le Discours de la Cène, quand il dit expressément :
Sans moi, vous ne pouvez rien faire.
« Sine me nihil potestis facere » (Jean XV, 5).
L'Apôtre, néanmoins, nous en fait sentir énergiquement, à son tour, la nécessité indispensable :
« Non sumus sufficientes cogitare aliquid à nobis » (II Cor. III, 5).
De nous-mêmes, nous ne sommes pas capables d'avoir une bonne pensée, et c'est Dieu qui opère en nous et la volonté et l'exécution :
« Deus est qui operatur in nobis et velle et perficere » (Philip. II, 13).
D'où nous devons conclure que, sans la Grâce, nous ne pouvons ni faire ni connaître le bien d'une manière digne de l'amour de notre Dieu et des récompenses qu'Il nous promet.
De nous-mêmes, nous ne recherchons que les choses sensibles.
Nous tendons naturellement vers le mal, ou, si le bien est dans nos pensées, nos désirs, nos actions, ce n'est alors qu'une vertu tout humaine, incapable de mériter le Ciel, et fruit, trop souvent, de l'amour-propre et de l'orgueil.
Jésus-Christ a voulu nous donner, dans sa Passion, un témoignage éclatant du besoin que nous avons de la Grâce, soit pour éviter le mal, soit pour faire le bien.
Il ne pouvait nous le présenter dans sa Personne sacrée, puisqu'Il était impeccable de sa nature.
Il nous l'a donné dans la personne de Saint Pierre.
Plein de confiance en lui-même et dans ses propres forces, cet Apôtre proteste qu'il mourra plutôt que d'abandonner son divin Maître.
Mais sa présomption lui attire un châtiment soudain.
Il mérite d'être privé de cette Grâce spéciale qui est refusée aux superbes et donnée avec abondance aux humbles.
« Deus superbis resistit, humilibus autem dat gratiam » (Jac. IV, 6).
Pierre tombe, il va d'abîmes en abîmes, il jure, il proteste, il jure encore qu'il ne connaissait pas son Maître.
Voilà de quoi l'homme est capable abandonné à lui-même.
Le prince des Apôtres serait demeuré dans cet affreux état si Dieu ne fût venu à son secours.
Jésus-Christ, dit l'Évangile, regarda Saint Pierre, et leurs yeux se rencontrèrent et le repentir pénétra dans l'âme et dans le cœur du coupable, et il répandit des larmes amères, et sa douleur profonde attira sur lui le Pardon.
« Conversus Dominus respexit Petrum » (Luc XXII, 61).
Voilà la Grâce.
Jésus-Christ le regarde avec les yeux du corps, mais ce sont les yeux de l'âme qui pénétrèrent dans le cœur de Pierre ; c'est ce regard intérieur qui reproche au disciple infidèle son crime, lui en fait comprendre l'énormité, lui en inspire le repentir et lui arrache ces pleurs heureux qui le relèvent de sa chute.
Donc, la Grâce de Dieu nous est indispensable, soit pour éviter le péché, soit pour en sortir après que nous y sommes tombés ; et cette Grâce, qui nous maintient dans l'amitié de Dieu, est la Grâce Sanctifiante.
La Grâce actuelle ne nous est pas moins nécessaire pour faire le bien d'une manière surnaturelle et, par conséquent, digne de Dieu.
Jésus-Christ, au moment d'entrer dans les souffrances de sa Passion douloureuse, veut tomber dans une tristesse mortelle, il éprouve une répugnance extrême à boire le calice d'amertume auquel Le condamnait la céleste Justice.
Voilà les mouvements de la nature.
Mais Il prie, et un messager d'en Haut, un Ange vient L'encourager, Le soutenir, et Lui remettre devant les yeux, pour Le déterminer plus efficacement encore, les intérêts de la Gloire de son Père et du Salut des hommes.
Voilà les opérations de la Grâce.
Fortifié dès lors par le secours d'en Haut, armé d'une invincible énergie, le Fils de l'homme s'avance, Il entraîne les siens.
« Surgite, eamus » (Matth. XXVI, 46).
Il se livre lui-même à ses ennemis.
Qui cherchez-vous ? dit-Il. Si c'est moi, me voici.
« Quem quæritis ? Ego sum » (Jean XVIII, 4-8).
Et nous, infiniment plus faibles, nous n'aurons pas la force d'accomplir la Volonté de Dieu, à moins que nous ne soyons soutenus par la Grâce ; nous ne l'accomplirions jamais d'une manière digne de ce divin Maître, si sa Grâce ne nous inspirait pas les motifs surnaturels, seuls propres à sanctifier nos œuvres.
Car faire le bien par un motif purement humain, c'est le faire sans mérite pour le Ciel ; c'est avoir, si l'on veut, la vertu d'un Païen, mais non pas celle d'un Chrétien.
Cette Grâce, le Seigneur ne la refuse à personne.
Il veut que nous la Lui demandions avec instance :
Demandez, dit-Il, et vous recevrez.
« Petite et accipietis » (Jean XVI, 24).
SECONDE CONSIDÉRATION : Jésus en Croix nous enseigne l'efficacité de la Grâce et l'obligation pour nous d'y correspondre.
I. Efficacité de la Grâce.
Cette puissance de la Grâce paraît, d'une manière bien éclatante, dans la personne du Bon larron, qui se convertit sur la Croix, et dont la Grâce changea, en un instant, les dispositions les plus criminelles en une Sainteté accomplie.
Nous avons vu quelle a été la chute de Saint Pierre ; péché, dit Saint Bernard, un des plus grands qui jamais aient été commis, et cependant c'est au moment même où cet Apôtre infidèle avait encore le blasphème à la bouche, que son cœur se trouva subitement changé par un coup puissant de la Grâce.
Qui oserait, après cela, désespérer encore de triompher de ses passions même les plus violentes ?
Qui n'aura pas la sainte confiance de surmonter, avec la Grâce, toutes les épreuves auxquelles Dieu voudra soumettre notre vertu ?
Qui nous empêchera de dire, avec la noble audace de l'Apôtre :
Rien ne m'est impossible en celui qui me fortifie ?
« Omnia possum in eo qui me confortat » (Philip. IV, 13).
Pour désespérer d'obtenir Grâce et Merci, il faudrait avoir perdu de vue et complétement oublié le Pardon si prompt, si généreux, si entier, accordé à des pécheurs invétérés et tombés presque jusqu'au fond de l'abîme.
II. Obligations pour nous de correspondre à la Grâce.
Deux choses sont indispensablement nécessaires à quiconque veut sauver son âme ; pratiquer la vertu et éviter le péché.
Pour ce qui est de la pratique de la vertu, Jésus-Christ, notre modèle, ne s'est pas contenté de savoir que son Père avait décrété ses souffrances et sa mort.
Il ne lui a pas suffi non plus qu'un Ange se présentât au moment de son agonie, et vint Lui en rappeler le souvenir et L'encourager à s'y soumettre.
Ce n'était là que l'œuvre de la Grâce, qui éclairait son intelligence et excitait sa volonté.
Il fallait quelque chose de plus ; il fallait sa coopération.
Il devait agir de Lui-même et mettre la main à l'œuvre.
Aussi, dit le Prophète, s'est-Il élancé comme un géant dans la carrière, pour en parcourir toute l'étendue, et épuiser tous les traits de l'ire de son Père.
« Exultavit ut gigas, ad currendam viam » (Ps. XVII, 6).
Il ne suffit donc pas non plus qu'une sainte inspiration, qu'un élan généreux, ni même les conseils de notre directeur, nous portent à une action vertueuse.
Il faut de plus que, par une fidèle obéissance, un acquiescement entier et sincère, nous accomplissions courageusement la bonne action que la Grâce nous suggère, nous conseille ou nous commande.
Voilà la coopération, voilà la vertu.
Sur ce point, Jésus-Christ nous a encore noblement donné l'exemple, Il n'a pas hésité à monter sur l'autel douloureux où Il consomma son Sacrifice par l'effusion de tout son sang.
Et c'est en vue de ce Modèle à suivre que l'Apôtre disait aux premiers Fidèles :
Vous n'avez pas encore poussé la vertu jusqu'à verser votre sang pour elle.
« Non dùm usquè ad sanguinem restitistis » (Hebr. XII, 4).
Cette correspondance à la Grâce ne nous est pas moins nécessaire pour éviter le péché.
Saint Pierre est tombé par suite de sa faiblesse naturelle, et il ne s'est converti que par un effet du secours d'en Haut, de la Grâce.
Et s'il a obtenu son pardon, ce n'a été que par suite de l'adhésion qu'il a donnée aux mouvements de cette même Grâce, au repentir qu'elle a excité en lui, à la confiance en la miséricorde de Dieu qu'elle lui a inspirée.
En d'autres termes, Saint Pierre n'est revenu de son apostasie que par sa fidèle coopération à la Grâce.
Judas, lui aussi, est tombé ; il a trahi indignement son divin Maître.
Apprends ici, ô mon âme, de quoi tu es capable, lorsque tu es abandonnée à ta perversité naturelle.
Judas est tombé, et il a eu le secours de la Grâce pour se relever ; car il a reçu les avertissements dont Jésus-Christ le favorisa pendant la Cène, et ainsi il était prévenu.
Il entendit les reproches si touchants que lui adressa son aimable Maître, au moment où l'infame allait consommer son crime :
« Amice, ad quid venisti ? » (Matth. XXVI, 50).
Mon ami, qu'aviez-vous besoin de venir ?
« Juda, osculo Filium hominis tradis ? » (Luc XXII, 48).
Quoi ! Judas, c'est par un baiser que vous trahissez le Fils de l'homme ?
Qui doute que ces paroles n'aient excité, dans le cœur du traître, le repentir de son crime ?
Il s'en repent, en effet, et va, à l'instant même, reporter le prix sacrilège du sang innocent.
Mais il lui manque une chose ; il ne coopère pas à toutes les suggestions de la Grâce, il n'adhère pas aux sentiments de confiance qu'elle lui inspire, et sans lesquels le pardon ne saurait être accordé.
Il va donc, poussé par le désespoir, terminer misérablement ses jours ; il se pend, et meurt en réprouvé.
Donc, pour faire le bien, il faut, de toute nécessité, que nous coopérions à la Grâce.
Si son secours nous est indispensable pour nous en inspirer le désir et la volonté, notre coopération ne l'est pas moins pour que nous puissions l'accomplir.
Retour sur nous-mêmes pour voir si nous coopérons à la Grâce, soit pour nous repentir de nos fautes, soit pour nous avancer dans la vertu.
TROISIÈME CONSIDÉRATION : Jésus crucifié nous enseigne les plus profonds Mystères de la Grâce.
La Croix est la chaire du haut de laquelle ce divin Sauveur nous annonce cette doctrine sublime en nous suggérant les motifs qui doivent nous animer, et en nous montrant la voie la plus abrégée pour arriver à la perfection et au Salut éternel.
I. En nous suggérant les sentiments qui doivent nous animer et être le mobile de nos œuvres.
Quand la Grâce veut sanctifier une âme, elle commence d'abord par répandre en elle des lumières qui la mettent dans des dispositions spéciales, et qui sont le fondement nécessaire de la vie Chrétienne.
Ainsi elle nous fait connaître la sévérité des Jugements de Dieu, l'énormité du péché, les droits qu'a notre Créateur à notre amour et l'obligation où nous sommes de Le servir.
Elle nous fait envisager le prochain sous certains rapports que nous n'avions point suffisamment remarqués, et qui nous font comprendre que nous devons l'aimer.
Elle nous inspire pour nous-mêmes les sentiments d'une humilité véritable.
Elle nous porte à dédaigner la terre et à rechercher le Ciel.
Car l'amour de Dieu et du prochain, et le juste mépris de soi-même, voilà la perfection Chrétienne ; telle est la vie intérieure que l'on appelle vie de la Grâce.
Or qu'y a-t-il de plus capable de former en nous ces dispositions que la vue et la contemplation de Jésus en Croix ?
Et, d'abord, où apprendrons-nous mieux la crainte de Dieu, qui est le commencement de la sagesse, et son amour, qui en est la perfection ?
Où verrons-nous plus sensiblement la sévérité des Jugements de Dieu que dans l'arrêt de mort qu'Il a prononcé contre son Fils unique ?
L’énormité du péché que dans la pensée qu'il n'a pu être expié et réparé que par un Sacrifice d'un prix infini ?
Les droits de Dieu à notre amour que sur la Croix où son divin Fils expire, ce Fils qu'Il nous a livré pour Rédempteur et pour Sauveur ?
« Pro omnibus nobis tradidit illum ».
Dieu a tant aimé le monde, dit l'Apôtre, qu'Il lui a donné son Fils unique.
« Sic enim Deus dilexit mundum, ut Filium suum unigenitum daret » (Jean III, 16).
Et ce Fils lui-même nous a tant aimés à son tour, qu'Il s'est porté caution pour tous et s'est fait notre rançon.
« Dedit redemptionem semetipsum pro omnibus » (I Tim. II, 6).
Ensuite qui peut mieux nous inspirer l'amour du prochain que la Croix où Jésus s'est immolé pour lui ?
« Sic enim dilexit ».
En effet, le Sauveur a aimé nos frères jusqu'à ce point.
Il est mort pour tous, sans exception, même pour cet homme qui m'a offensé et qui me paraît si peu digne d'amour.
Or s'Il est mort pour tous, il faut donc que tous Lui soient singulièrement chers.
Et pourrais-je bien, moi, chétive et misérable créature, ne pas aimer celui pour qui Jésus-Christ est mort, quoiqu'il fût bien plus coupable envers Lui qu'il ne saurait l'être envers moi ?
La conduite du Fils de Dieu est un stimulant pour nous, et nous serions bien dénaturés si nous n'écoutions pas la voix de ses œuvres qui nous crie d'aimer ceux qu'Il a aimés Lui-même.
« Charitas Christi urget nos » (II Cor. V, 14).
La Charité de Jésus-Christ nous presse, elle aiguillonne la nôtre.
Et d'ailleurs Il nous a fait un Précepte d'aimer notre prochain, et manquer à ce Précepte, c'est ne pas aimer Dieu lui-même ; les deux Lois sont inséparables.
« Qui servat mandata, ille est qui diligit me » (Jean XIV, 21).
Lorsqu'on m'aime, dit Notre-Seigneur, on observe mes Commandements : or mon Commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés :
« Hoc est præceptum meum, ut diligatis invicem, sicutdilexi vos » (Jean XV, 12).
Est-ce assez de motifs pour confondre, dans un égal amour, amis et ennemis, parents et étrangers ?
Enfin la vue de Jésus en Croix doit nous inspirer une humilité profonde et un souverain mépris de nous-mêmes.
Une âme qui reconnaît, dans Jésus-Christ attaché à la Croix, toute la difformité et toute la malice du péché, doit concevoir pour elle-même une vive horreur, si elle considère, si elle sent qu'elle porte en soi le péché, qu'il lui est incorporé, en quelque sorte, qu'il est comme identifié avec elle, puisqu'elle le retrouve dans toutes ses inclinations, ses instincts, ses pensées, ses paroles, ses actions, partout.
Et dès lors quelle défiance d'elle-même !
Quel mépris !
Et par conséquent quelle humilité !
Mais elle est plongée dans une illusion déplorable, si elle ne sait pas reconnaître son état malheureux, si elle ne voit pas qu'elle est couverte de misères et de fautes, qu'elle en est rongée et comme infectée :
« Deceptam se putet si peccatricem, putridam et fætentem non se agnoscit » (Pietas seminarii, Tronson, Manuel, t. II, p. 318).
Telles sont les dispositions intérieures sur lesquelles, comme sur un solide fondement, la Grâce se propose d'élever l'édifice de la perfection Chrétienne.
II. Mais par quelle voie la Grâce conduira-t-elle une âme ainsi disposée à marcher dans le chemin du Salut ?
On n'en peut imaginer que deux ou une voie semée de roses, ou une voie hérissée d'épines.
On sait pour laquelle se déterminerait la nature ; mais la raison éclairée par la Foi décide la question d'une autre manière.
Lorsqu'elle contemple Jésus-Christ attaché à la Croix, couronné d'épines, tout couvert de plaies, épuisé de sang, souffrant dans son corps et dans son âme, tout ce qu'on peut imaginer de plus douloureux ; et lorsqu'elle sait que c'est un Dieu, elle ne se demande plus si l'on peut se sauver par une voie douce et commode ; elle comprend que le Royaume des Cieux doit être conquis par la violence, et que la voie des tribulations est la seule qui y conduise.
« Regnum cælorum vim patitur » (Matth. XI, 12).
« Per multas tribulationes oportet nos intrare in regnum Dei » (Act. XIV, 21).
Jésus-Christ, pour entrer dans sa Gloire, a voulu souffrir beaucoup et subir la réprobation de ce qu'Il avait de plus estimable, en apparence, parmi les hommes de son époque, Il a marché par la voie des souffrances ; celle du plaisir ne serait donc pas sûre, et l'on peut appliquer ici ce vers d'un poète :
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la Gloire.
Donc, les amertumes, les contrariétés, les chagrins, les humiliations, les ennuis, les souffrances, les délaissements, les mépris, telle est la voie royale qui conduit directement au Salut, parce que c'est celle que nous a ouverte et tracée le Sauveur.
En y marchant, nous nous rendons conformes au divin Modèle des prédestinés, à Jésus-Christ, qui est la voie directe et véritable qui mène à la Vie.
« Ego sum via, et veritas, et vita » (Jean XIV, 6).
Et en effet, les peines, les amertumes et les difficultés qui se rencontrent au service de Dieu, sont le trésor fécond où l'on puise la conformité à sa Volonté sainte, le zèle pour sa Gloire et l'abnégation de soi-même.
C'est dans les contradictions, et les outrages qui nous viennent de la part du prochain, que se trouve l'héroïsme de la charité, puisque nous devons alors, à l'exemple du Sauveur, demander grâce et miséricorde pour ceux qui nous font souffrir.
« Pater, dimitte illis » (Luc XXII, 34).
C'est dans les afflictions et les souffrances que l'on s'inspire de l'esprit de pénitence.
C'est dans l'oubli où nous laissent les créatures, dans le mépris qu'elles font de nous, que germe naturellement la pureté du cœur et de l'intention.
C'est dans toutes ces choses, en un mot, que se trouve la perle précieuse de l'humilité, c'est-à-dire le fondement, l'origine et le sel conservateur de toutes les vertus.
La prospérité, au contraire, le succès, la considération, les louanges et les faveurs des créatures engendrent l'oubli de Dieu et du Ciel, et nourrissent l'attachement à la terre, l'esprit de vanité, la recherche de soi-même, en un mot, l'orgueil, source de tous les vices.
Quoi qu'il en soit de l'avantage des souffrances, ce n'est cependant pas à dire, pour cela, que tous ceux qui les éprouvent seront sauvés.
En effet, il ne suffit pas de ressembler extérieurement à Jésus-Christ, l'homme des douleurs ; il y a encore avec Lui une ressemblance plus essentielle, c'est la ressemblance intérieure et véritable.
Vous souffrez, je le vois ; mais souffrez-vous comme Il a souffert, c'est-à-dire avec patience, avec résignation, avec une soumission pleine et entière à la Volonté de Dieu, en esprit de pénitence et d'humilité ?
Heureuse l'âme qui sait souffrir de cette sorte : ses souffrances portent le cachet de la prédestination !
Aussi est-ce là la voie par où la Grâce divine conduit ses Élus.
Toujours des croix, et encore des croix.
S'ils sont dans le péché mortel, elle leur envoie des croix pour les convertir.
S'ils ont recouvré leur innocence, elle leur en envoie d'autres pour les purifier de plus en plus.
Si enfin ils n'ont plus rien à acquitter envers la Justice divine, elle leur en ménage cependant encore, ou pour les maintenir dans cet heureux état, ou pour leur faire expier les péchés des autres.
De quelque manière qu'on veuille l'envisager, le Salut ne peut s'obtenir que par les Croix.
Et la voie qui y conduit est si essentiellement une voie de croix et d'amertumes, que, quand elles ont manqué aux Saints, l'Esprit de Dieu leur a inspiré de s'en créer à eux-mêmes.
Et ils recherchaient alors les rigueurs et les mortifications avec plus d'empressement et d'avidité que les mondains ne recherchent les plaisirs (La Bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque).
Donc recours continuel à la prière, mais prière humble, confiante, persévérante.
« Pater mi ! si possibile est, transeat à me calix iste » (Matth. XXVI, 39).
Oh ! oui, si c'est possible, je Vous en prie, je Vous en conjure ; faites, ô mon Père, que ce calice passe et s'éloigne de moi !
Cependant, ô mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, eh bien, votre volonté avant tout !
« Pater mi ! si non potest hic calix transire nisi bibam illum, fiat voluntas tua » (Matth. XXVI, 42).
D'abord, Il demande absolument à en être dispensé, si c'est la volonté de son Père.
Mais, ensuite, Il se résigne purement et simplement à cette même volonté.
Voilà comment la Grâce change et transforme, dans la prière, les dispositions de l'âme, et comment, en se présentant à l'oraison, faible et sans courage, on en sort, par la Grâce, capable de tout entreprendre.
Et c'est ce qui faisait dire à l'Apôtre :
Je suis bien faible, mais je m'en réjouis, parce qu'alors même je suis tout puissant, et rien ne m'est impossible en Celui qui me fortifie.
« Placeo mihi in infirmitatibus meis ; cùm infirmor, tunc potens sum ; omnia possum in eo qui me confortat » (II Cor. XII, 10 ; Philip. IV, 13).
Et le saint Concile de Trente ne nous avertit-il pas que Dieu n'ordonne rien d'impossible et que nous devons faire ce que nous pouvons et demander ensuite la force d'accomplir le reste, en quoi la Grâce divine nous aide ? (Sess. VI, ch. XI).
Résolutions :
1º Demander fréquemment à Dieu qu'Il nous accorde la Grâce de connaître et de vouloir accomplir sa sainte Volonté.
2º Veiller continuellement sur soi-même, pour suivre en tout, dans ses peines, ses afflictions, ses actions, ses paroles, les seuls mouvements de la Grâce.
Oraison jaculatoire et bouquet spirituel :
« Non mea voluntas, sed tua fiat ». Ainsi soit-il.
Abbé Jean-Baptiste Nicaise Civet (1801-1846) – « Méditations sur la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ », Huitième Méditation : la Grâce Sanctifiante, pages 165-190, chez Adrien Le Clere, 1858