Voici le Sermon sur la Nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ « Quia natus est vobis hodie Salvator » du Révérend Père François de Paule Bretonneau (1660-1741), Prédicateur jésuite, auteur de nombreux sermons et panégyriques, qui a été pendant quatre ans préposé de la Maison professe des Jésuites de Paris.

Le Sermon sur la Nativité de Jésus-Christ « Quia natus est vobis hodie Salvator » du R-P François de Paule Bretonneau :
« Dixit illis angelus : Nolite timere. Ecce enim evange lizo vobis gaudium magnum quod eritomni populo, quia natus est vobis hodie Salvator » (Luc. II)
L'Ange leur dit : Ne craignez point. Je vous annonce une Nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour tout le peuple : c'est qu'il vous est né aujourd'hui un Sauveur.
C'est aujourd'hui qu'Il est né, mais ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on L'attendait, ce Messie, et qu'on faisait des vœux au Ciel pour L'obtenir.
Il devait venir dans la plénitude des temps ; mais avant que cette plénitude des temps fût arrivée, pendant combien de siècles les patriarches avaient-ils soupiré après Lui, et combien de prophètes L'avaient-ils annoncé ?
Il paraît enfin, et voilà, Chrétiens, l'heureuse Nouvelle qui doit nous remplir d'une sainte joie, puisqu'Il est envoyé pour nous délivrer de nos péchés, et que c'est un Sauveur :
Quia natus est vobis hodie Salvator.
C'est, dis-je, un Sauveur, non point seulement par ce qu'Il fait pour nous sauver, mais par ce qu'Il nous apprend à faire nous-mêmes pour consommer ce grand ouvrage, et pour Lui donner toute la perfection qu'Il demande.
En prenant sur Lui l'importante affaire de notre Salut, Jésus-Christ n'a point prétendu nous en décharger ; et si d'une part Il y contribue de tout ce qui dépend de sa Grâce, Il entend d'ailleurs qu'aidés de sa Grâce, nous y contribuerons de tout ce qui doit dépendre de nos soins.
Allons donc, mes chers auditeurs, allons à l'étable de Bethleem, au pied de la crèche, étudier un Dieu naissant.
Au Jugement Dernier, dit Saint Bernard, Il sera le Juge de nos actions ; dans le Ciel Il sera le Rémunérateur de nos vertus ; mais sur la terre et dès sa naissance, Il est le Maître et comme le Directeur de nos mœurs : Hic doctor morum.
Que ses leçons sont solides !
Qu’elles sont pures, droites, élevées !
Ce ne sont point de longs raisonnements, ni des discours embarrassés.
Pour nous donner la science du Salut, un Dieu se montre à nous, et cela suffit.
Son exemple a deux effets, ou les doit avoir : l'un de nous faire connaître la voie du Salut, et l'autre de nous y attirer.
Effets tout différents l'un de l'autre, mais l'un et l'autre deux fruits inestimables de ce Mystère, qui feront le partage de ce discours.
Je ne puis parvenir au Salut, si je ne sais par où je dois marcher, et si en effet je n'y veux marcher.
En vain voudrais-je tendre à ce bienheureux terme, si j'en ignorais le chemin ; et en vain saurais-je le chemin, si je n'étais résolu d'y entrer, et si je refusais de le prendre.
Par conséquent il nous fallait tout à la fois, et une règle pour nous instruire, et un attrait pour nous engager.
Or, c'est ce que nous avons dans l'exemple de Jésus-Christ naissant.
En deux mots,
Exemple de Jésus-Christ dans sa Naissance, règle la plus parfaite pour nous enseigner la voie du Salut : première partie.
Exemple de Jésus-Christ dans sa Naissance, attrait le plus puissant pour nous faire embrasser la voie du Salut : seconde partie.
Sauveur adorable, Seigneur, découvrez-nous les favorables desseins de votre miséricorde, et puissions-nous en profiter !
Nous Vous le demandons par l'intercession de Marie, votre glorieuse Mère : Ave, Maria.
PREMIÈRE PARTIE
C'est en ce saint Temps, dit l'Apôtre, parlant du grand Mystère que nous célébrons, c'est en ce Jour de Salut que la Grâce de Dieu notre Sauveur a paru :
Apparuit gratia Dei Salvatoris nostri omnibus hominibus (Tit. II).
Il vient instruire les hommes : erudiens nos ; et les leçons qu'Il nous donne par son exemple, sont des leçons de détachement, de mépris du monde, de mortification, de pénitence :
Ut abnegantes impietatemet sæcularia desideria, sobrie, et juste, et pie vivamus in hoc sæculo (Tit. II).
Tout cela pourquoi ?
Afin que nous puissions arriver comme Lui, et après Lui, à la souveraine Béatitude où nous sommes appelés, et qui doit être l'unique objet de nos espérances :
Exspectantes beatam spem (Tit. II).
En peu de paroles, voilà, Chrétiens, non-seulement tout le fonds, mais tout le plan et toute la distribution de cette première partie.
Car, suivant à la lettre et de point en point la pensée de Saint Paul, je dis que nous avons dans Jésus-Christ naissant la règle la plus parfaite pour connaître la voie du Salut ; et là-dessus j'examine trois choses : comment Il nous enseigne cette voie ; quelle est cette voie qu'Il nous enseigne ; et à qui enfin Il l'enseigne.
Comment, dis-je, Il nous l'enseigne : c'est par son exemple et en se montrant à nous :
Apparuit, erudiens nos (Tit. II).
Quelle est la voie qu'Il nous enseigne : une voie d'abnégation, de renoncement à nous-mêmes et aux désirs de la chair :
Abnegantes impietatemet sæcularia desideria.
A qui Il l'enseigne : à toutes les conditions des hommes sans exception, et à tous les états :
Omnibus hominibus.
De ces trois articles que je dois développer, il n'y en a pas un qui ne mérite une réflexion particulière.
Ce n'était point assez pour un Dieu Sauveur de nous faire entendre ses volontés, et de nous conduire par la simple déclaration de ses Commandements, accompagnée des lumières intérieures et de l'assistance de son Esprit.
C'est ainsi que le Seigneur, le Dieu d'Israël, avait autrefois et pendant une longue suite de siècles, conduit son peuple ; Il leur envoyait ses Prophètes, qui leur expliquaient sa Loi et leur annonçaient ses Ordres.
Mais il est vrai, mes frères, que les Préceptes, tout intelligibles qu'ils sont, s'effacent bientôt de notre souvenir, et qu'ils ne font pas, à beaucoup près, sur nous la même impression que l'exemple : car telle est notre faiblesse, et tel est l'empire des sens qui nous dominent.
Il fallait donc que le Sauveur promis aux hommes pour leur servir de Maître, se fit voir à eux.
Il fallait que sous une forme humaine Il se présentât à nous, et que nous puissions, en Le voyant, suivre ses traces.
Or voilà ce qu'Il fait aujourd'hui.
Sous le voile de notre humanité, Il se cache assez pour ne nous point accabler du poids de sa grandeur ; mais aussi Il se montre assez pour nous faire observer toutes ses démarches : Apparuit.
C'est l'Éternel, et Il devient sujet au temps ; c'est l'Invisible, et les sens Le peuvent découvrir ; c'est un Dieu, et c'est un homme.
Approchez de son étable : entrez, c'est là qu'Il vient de paraître pour la première fois : Apparuit.
Les yeux L'aperçoivent, les oreilles L'entendent, on recueille sur son visage ses larmes ; on reçoit à ses pieds ses regards, on verra dans le cours des années les traces de ses pas imprimées sur la terre ; Il doit aller, venir, prêcher, et déjà Il commence avant toutes choses à pratiquer : Apparuit, erudiens nos.
De là, Chrétiens, si vous me demandez par où vous pourrez parvenir à la Vie bienheureuse, et obtenir le Salut, je n'ai point autre chose à vous répondre que ce que Dieu même disait autrefois à Moïse :
Inspice, et fac secundum exemplar (Exod. XXV)
Regardez, et suivez le Modèle que vous avez devant vous c'est votre règle.
Il n'en est point de plus parfaite ; car il n'en est point, tout ensemble, ni de plus sensible, ni de plus infaillible : point de plus sensible, puisque c'est un homme semblable à nous ; point de plus infaillible, puisque c'est un Dieu.
Si c'était seulement un Dieu, remarque Saint Augustin, ce ne serait plus proprement pour nous une règle, ni un exemple : pourquoi ?
Parce que l'homme, à proprement parler, ne peut imiter que ce qu'il voit.
Or Dieu, tout brillant qu'Il est dans l'éclat de sa majesté, n'a rien néanmoins par lui-même qui frappe la vue ; et la lumière où Il habite, selon l'expression de l'Écriture, est inaccessible :
Lucem habitans inaccessibilem (I Tim. XVI).
Si c'était seulement un homme, ce ne serait plus pour nous une règle sûre, ni un exemple à couvert de toute erreur : pourquoi ?
Parce que l'homme, quel qu'il soit, n'a de lui-même, et en qualité d'homme, ni toute la connaissance nécessaire pour pouvoir ne nous tromper jamais, ni toute la fidélité pour ne le jamais vouloir.
Mais que Lui manque-t-il à ce Dieu-Homme qui naît en ce Jour, et à qui nous devons en tout nous conformer ?
Dès que c'est un homme comme nous, conclut Saint Augustin, il ne tient qu'à nous de Le contempler à loisir, et d'être témoins de toutes ses œuvres ; et dès que c'est un Dieu, nous ne pouvons craindre, ni que sa sagesse L'égare, ni que son amour Lui permette de nous égarer.
Voilà ce qui nous rassure en Le suivant, et voilà ce qui m'autorise à vous dire :
Inspice, et fac secundum exemplar.
Il n'est point question, mes frères, de profonds raisonnements, ni de pompeuses paroles : il ne faut qu'ouvrir les yeux, et que Le considérer ce divin exemplaire.
Toute sa personne est une leçon vivante, mais abrégée, et dans un moment Il nous apprend tout ce que nous devons savoir.
Ainsi l'étable, c'est son école, et c'est là qu'Il nous appelle comme à la chaire de vérité pour recevoir ses instructions.
Trop heureux d'avoir, dans le Dieu que nous adorons, le Guide fidèle qui veut bien lui-même diriger nos pas et nous marquer la voie : Apparuit, erudiens nos.
Mais quelle est-elle, cette voie qu'Il nous enseigne ?
Ah ! Chrétiens, c'est bien ici que toutes les espérances de la Synagogue et toutes les idées du monde sont confondues !
Les Juifs L'attendaient, ce Libérateur, dans la puissance et dans la gloire : mais Il naît dans l'obscurité et dans l'abaissement.
Le monde L'eût voulu dans l'opulence et le plaisir, comblé des biens de la fortune, et jouissant d'une abondante prospérité ; mais dans la misère et dans la souffrance.
Quelle contrariété de part et d'autre, et quelle opposition !
Ne nous en étonnons point ; en voici le Mystère.
Mystère de piété, selon le langage de Saint Paul ; Mystère caché dans Dieu de toute éternité, autorisé par l'Esprit, vu des Anges, jusque-là inconnu aux Juifs, ignoré du monde : mais révélé dans la plénitude des siècles, et manifesté dans la chair, c'est-à-dire, dans ce Dieu naissant parmi les hommes, et homme lui-même.
Je m'explique.
Car Il ne vient point, ainsi que les Juifs se le persuadaient, pour nous délivrer de nos ennemis visibles et de leurs violences, ni pour établir sur la terre un royaume temporel et florissant ; mais Il vient pour nous dégager de la servitude du péché, pour purifier les cœurs, et pour y rétablir l'empire des Vertus.
Il ne vient point, ainsi que le monde le demanderait, pour flatter nos désirs sensuels, pour seconder nos passions, pour leur donner une carrière libre et sans frein ; mais, par une vue toute contraire, Il vient pour les combattre, pour les détruire, pour en arracher jusqu'aux moindres racines, et pour en éteindre jusqu'aux plus faibles étincelles :
Ut abnegantes impietatem et sæcularia desideria, sobrie, et juste, et pie vivamus (Tit. II).
Voilà l'ouvrage qu'Il s'est proposé : pourquoi ?
Parce que ce sont ces malheureuses convoitises qui nous entraînent dans la voie de perdition, et qui nous éloignent du Salut ; parce que ce sont des engagements au péché, et par conséquent des obstacles au Salut ; parce que, dans l'affaire du Salut, ce sont les plus dangereux ennemis qu'il y ait à craindre, et dont il est moins ordinaire et moins aisé de se défendre.
Il était donc nécessaire que ce Réformateur du monde nous ouvrit une voie tout opposée ; que pour guérir des maladies si invétérées et si mortelles, Il nous enseignât de quels remèdes nous devions user, et que pour nous le faire mieux comprendre, Il en usât lui-même avant nous ; que par la pauvreté où Il se réduit dès sa naissance, Il nous apprît à modérer cette soif insatiable des biens de la vie, et cette avare cupidité qui damne tant d'âmes ; que par l'humiliation de la crèche où Il est couché, Il nous apprit à réprimer cette ardeur démesurée de se distinguer et de s'élever, qui porte à tant de moyens injustes, et à tant d'iniquités ; que par le froid extrême qu'Il ressent au milieu de la nuit et dans une rigoureuse saison, Il nous apprête à mortifier cet amour de nous-mêmes, et de notre corps, qui est la source de tant de crimes ; que partout ce qu'Il pratique de vertus, Il nous apprît à nous comporter en toutes choses et à vivre selon les lois de la tempérance, de la justice, de la religion :
Ut abnegantes impietatem et sæcularia desideria sobrie et juste, et pie vivamus.
Or Il nous apprend en effet tout cela.
Dans la suite des années, dit Saint Bernard, Il en fera la matière de ses prédications, quand l'heure pour Lui sera venue, de publier lui-même son Évangile, d'assembler des Disciples, et de parcourir avec eux les villes et les campagnes.
Mais sans remettre si loin, et sans qu'Il ait atteint cet âge que sa providence a déterminé, déjà Il prêche par son exemple ce qu'Il doit un jour exprimer par ses paroles :
Jam clamal exemplo, quod postmodum prædicaturus est verbo (Bern.).
Tout ce qui L'environne, parle ; cette étable dont Il fait sa demeure, cette crèche qui Lui sert de berceau, ces langes où Il est enveloppé, ce sont autant de voix muettes, mais les plus éloquentes, mais les plus touchantes.
Et que nous disent-elles, ou, selon l'expression de Saint Bernard, que nous crient-elles ?
Ce qu'elles nous crient, répond ce saint docteur, ce qu'elles nous disent par avance ?
Tout ce qu'il y a de plus terrible pour les uns, dans ces anathèmes qu'un jour Il prononcera si hautement contre eux et avec tant de force :
Malheur à vous, riches, qui voulez tout avoir, parce que vous serez dépouillés et rejetés ; malheur à vous qui êtes rassasiés, et qui contentez tous vos appétits, parce que vous serez condamnés à une faim éternelle !
Malheur à vous qui passez vos jours dans la joie, parce que vous serez pour jamais dans l’affliction, et que vous pleurerez !
Malheur à vous qui cherchez à être applaudis et honorés des hommes, parce que vous serez maudits de Dieu, et que vous tomberez dans un opprobre dont vous ne pourrez vous relever : Væ vobis !
D'ailleurs, ce qu'elles nous crient ?
Tout ce qu'il y a de plus consolant pour les autres dans ces Béatitudes évangéliques, et ces Récompenses qu'Il leur promettra, et dont Il leur donnera des assurances si solennelles :
Bienheureux les pauvres volontaires, parce que le Royaume des Cieux leur appartient ; Bienheureux ceux qui sont doux et humbles de cœur, parce qu'ils posséderont la terre des Vivants ; Bienheureux ceux qui souffrent, parce qu'une Félicité sans mesure succédera à leurs peines, et couronnera leur patience : Beati.
Encore une fois, voilà ce que nous crient, ce que nous disent l'étable, la crèche, les langes :
Jam clamat exemplo, quod postmodum prædicaturus est verbo.
Cependant, Chrétiens, il y a une difficulté à résoudre, et à laquelle il ne semble pas aisé de satisfaire.
Car si l'exemple de cet Enfant-Dieu, né dans un abandonnement général de toutes choses, doit être notre règle dans la conduite du Salut, il faut donc changer l'ordre du monde, et le renverser ; il faut donc qu'il n'y ait plus dans le monde, ni opulents, ni grands, ni états plus commodes par eux-mêmes, et plus relevés les uns que les autres.
Et comment, me direz-vous, la pauvreté d'un Dieu Sauveur, comment ses humiliations et ses souffrances peuvent-elles convenir aux riches du siècle au milieu de l'abondance, aux grands du siècle dans l'élévation, et parmi tout ce qui peut contribuer à la splendeur et à la douceur de la vie ?
Je sais, mes frères, que les qualités, les rangs, les professions, les états ne sont pas tous les mêmes ; mais dans cette variété de rangs et de qualités, de professions et d'états, comme nous avons tous pour dernière fin le même Salut, tous n'y peuvent atteindre que par un saint rapport avec la même règle, qui est Jésus-Christ : d'où il s'ensuit que tous, riches et pauvres, grands et petits, doivent trouver en Lui de quoi imiter.
Or, voilà ce que nous y trouvons tous, selon la pensée de l’Apôtre ; comprenez-la : Apparuit omnibus hominibus (Tit. II).
Car l'Apôtre ne dit pas que ce Dieu-Homme est venu nous apprendre à vivre tous dans un dénuement et un abaissement réel et véritable : de sorte que le riche soit obligé de quitter ses biens, et de ne se rien réserver ; que le grand doive se démettre de tous les titres d'honneur qui le décorent, et se confondre dans la multitude.
Ce n'est point ainsi que l'entend le Docteur des nations ; mais le Sauveur, dit-il, est venu nous apprendre à renoncer aux désirs du siècle, c'est-à-dire, à ces affections désordonnées, à ces désirs terrestres qui corrompent le cœur en l'attachant aux richesses du siècle, aux honneurs du siècle, aux prospérités et aux avantages du siècle :
Ut abnegantes impietatem et sæcularia desideria (Tit. II).
Or ce dégagement du cœur n'est point incompatible avec les richesses mêmes, avec les honneurs, ni avec les prospérités mêmes.
Il nous convient à tous, quelle que soit notre situation dans le monde et notre condition : Apparuit omnibus hominibus.
Tout ceci, mes frères, développons-le encore ; et pour le bien éclaircir, ne sortons point de notre Mystère.
Tenons-nous auprès de la crèche, ramassons toute l'histoire de la sainte naissance dont nous solennisons la Fête ; suivons-en les divers événements ; et instruisez-vous, grands et petits, riches et pauvres : voici un Modèle sur qui vous pouvez et vous devez tous vous former.
Car prenez garde, ce Dieu si petit et si profondément humilié n'oublie point pour cela ni sa grandeur ni ses droits.
Caché aux hommes, et obscur, Il rassemble autour de Lui toute la Cour céleste, et Il en reçoit les hommages :
Facta est multitudo militiæ cœlestis laudantium Deum (Luc II)
Les Anges par son ordre vont annoncer son Avènement à une troupe de Bergers ; l'air retentit de chants d'allégresse ; une grande lumière brille tout à coup au milieu de la nuit :
Et claritas Dei circumfulsit illos (Luc II)
C'est encore trop peu que des pasteurs viennent L'adorer : Il est le Roi même des rois ; et, tout grands qu'ils sont, Il saura bien les faire descendre pour se prosterner devant Lui.
Trois princes, saintement inspirés jusque dans le sein du paganisme, viendront bientôt des régions éloignées Le chercher et Le reconnaître.
Tout ennemi qu'Il est des richesses périssables, alors même que par son choix Il rend la pauvreté respectable, Il ne refusera point l'or qu'on Lui doit présenter comme la marque de sa souveraineté et de son pouvoir.
Tout opposé qu'Il est aux pompes du siècle, alors même que par son exemple Il consacre l'humilité, Il laissera brûler en sa présence l'encens qu'on Lui doit offrir comme le témoignage de sa divinité.
Il fera de l'étable son tribunal, de la crèche son trône.
Au travers des faiblesses de l'enfance, mille traits feront entrevoir la majesté du Très-Haut, et là, au-dessus des têtes couronnées, Il les verra plier sous son empire, et toujours retiendra le domaine inaliénable du premier Être, et la suprême autorité du Créateur de toutes choses.
Venez donc ici, Chrétiens, et venez-y tous sans distinction, il y a pour tous d'importantes leçons.
Venez, pauvres, et voyez-Le, cet Enfant destitué de tout secours et dans la dernière disette.
Il vous apprendra que cet état dont vous avez jusqu'à présent si peu connu le prix, que cet état dont vous avez tant de fois gémi, et dont on a tant de peine à vous consoler ; que cet état là-même est la voie du Salut que votre Sauveur vous a tracée.
Et vous riches, venez et voyez-Le, ce Dieu si riche de son fonds, et recevant encore, mais sans y attacher son cœur, l'or qu'on Lui doit mettre dans les mains.
Il vous apprendra, non point précisément à vous dépouiller de vos héritages, puisque le bon ordre du monde demande cette inégale distribution des biens de la terre ; mais à posséder sans attache ce que vous pouvez conserver sans crime ; mais à regarder d'un œil tranquille et indifférent ce qu'il vous est libre d'acquérir et de ménager par des moyens légitimes ; mais à être pauvre selon l'esprit, si vous ne l'êtes pas en effet ; voilà votre vertu propre, et le point de votre perfection.
Peuples et sujets, ce Dieu inconnu au monde, et comme anéanti, vous découvrira le véritable bonheur de votre retraite et de l'abjection salutaire où vous vivez.
Il vous apprendra que c'est loin de l'éclat et du bruit que vous pouvez plus sûrement garder votre âme, et la préserver d'une perte éternelle, parce que c'est là que son innocence est moins exposée.
Et vous, grands, puissants du siècle, ce Dieu infiniment élevé par sa nature, ce Dieu même si jaloux de ses justes prétentions, jusqu'à se faire rechercher et adorer par des souverains ; mais en même temps, par l'excès de sa miséricorde, descendu de si haut pour s'égaler à nous, pour naître parmi nous et converser avec nous, vous enseignera cet admirable tempérament qui ôte à l'élévation son orgueil ; qui, sans rien perdre de la dignité, la rend douce, indulgente, traitable, modeste, désintéressée, appliquée ; qui en bannit la mollesse, le luxe, la présomption ; qui apprend tout à la fois à la mépriser et à la soutenir; qui sous un éclat nécessaire conserve tous les sentiments et s'adonne à toutes les pratiques de l'abnégation Chrétienne.
L'exemple d'un Dieu est général ; c'est un principe qui s'étend à tout ; c'est comme le pôle à qui tout a rapport : de quelque endroit que vous l'observiez, il y a de quoi vous éclairer et vous redresser : Apparuit omnibus hominibus, erudiens nos.
Tout cela est vrai, mes frères, et tellement vrai, que cette règle si droite que nous avons dans un Dieu sujet à toutes nos infirmités, est une règle unique et absolument nécessaire.
Toute autre que vous prendrez ne peut être qu'une fausse règle qui vous trompera.
Vous croirez marcher dans le bon chemin, et vous irez vous précipiter dans l'abîme.
Car ne nous flattons point ; l'oracle de l'Apôtre y est exprès, et l'Apôtre lui-même l'avait appris de toutes les Écritures, qu'il n'y a, ni dans le Ciel, ni sur la terre ; qu'il n'y a même jamais eu et que jamais il n'y aura d'autre Nom, que celui de Jésus-Christ, par où nous puissions attendre le Salut.
Voilà, si nous sommes Chrétiens, le point fondamental de notre Religion :
Non est aliud nomen sub cælo datum hominibus (Act. IV)
Qu'est-ce donc que ce Médiateur qui se présente à nous, sous la même forme que nous ?
Il nous l'a dit lui-même dans les termes les plus formels.
C'est la voie, et puisqu'Il est la voie, nulle autre ne nous peut conduire au terme.
Ego sum via (Jean XIV)
C'est la porte, et puisqu'Il est la porte, c'est par Lui qu'il faut entrer :
Ego sum ostium (Jean XIV)
C'est la vérité, et puisqu'Il est la vérité, tout ce qui contredit ses Jugements n'est que mensonge :
Ego sum veritas (Jean XIV)
C'est la vie, et puisqu'Il est la vie, tout ce qui Lui est contraire est contagieux, et donne la mort.
Ego sum vita (Jean XIV)
Aussi, est-ce de sa crèche qu'Il fulmine ses arrêts contre le monde, son ennemi capital ; et là-dessus consultez-vous, mondains.
Que pensez-vous de cet Enfant qui vous tend les bras, et qui vous invite à Le suivre ?
Comment Le regardez-vous ?
Comme un Maître que vous pourrez tourner à votre gré ?
Comme un Juge que vous pourrez fléchir sans peine ?
Mais sous ce visage plein de douceur, qu'Il couvre de colère et d'indignation !
Dans ces mains pleines de bénédictions, qu'Il cache de carreaux et de foudres !
Cette étable où Il vient exercer ses miséricordes, c'est là même qu'Il établit le siège redoutable de sa justice.
La paille où Il repose, voilà vos témoins ; les langes qui L'enveloppent, voilà vos accusateurs.
Ce sont deux écoles trop divisées, que Celle de Jésus-Christ et celle du monde.
N'espérez jamais de les concilier.
Ce que l'un approuve, l'autre le condamne.
Choisissez, car il n'y a point de tempérament ni de milieu.
Voulez-vous ne pas périr avec le monde, et ne pas encourir la malédiction dont il vient d'être frappé ?
Il ne vous reste que de vous attacher inviolablement à Jésus-Christ, et de ne vous départir jamais de ses divins Enseignements :
Non est aliud nomen sub cælo datum hominibus, in quo oporteat nos salvos fieri (Act. IV)
Ce mot sans doute est bien décisif ; mais qu'il est pour vous, Chrétiens, d'un triste augure, et qu'il traîne après soi d'affreuses conséquences !
Je jette de toutes parts les yeux dans le Christianisme, et où est-ce que je puis apercevoir les caractères d'un Dieu fait homme pour servir de guide à l'homme ?
J'examine toute votre vie, et j'y trouve, quoi ?
Tout ce que proscrit le seul Maître que vous devez écouter, et rien, ou presque rien de tout ce qu'Il est venu vous prescrire et vous enseigner.
J'y trouve l'oisiveté, la paresse, l'amour de soi-même jusque dans les temps les plus malheureux, le jeu, les divertissements, les assemblées, les parties de plaisir ; jusque dans le Sanctuaire d'un Dieu ennemi du luxe et devant ses Autels, alors même que vous y venez honorer ses abaissements, un faste et une mondanité qu'Il réprouve, et dont le monde même se fait un scandale.
J'y trouve un éloignement de tout ce qui peut vous porter à Dieu, une horreur de tout ce qui mortifie le corps ou qui gêne l'esprit : au contraire, une recherche continuelle de tout ce qui flatte la cupidité et les sens.
J'y trouve un attachement à l'intérêt, une avidité que rien n'assouvit, une chaleur sur les affaires du siècle, une attention que rien ne détourne, et cela dans tous les états.
Est-ce donc là l'Évangile que nous a apporté un Dieu pauvre, petit, souffrant ?
Est-ce là sa Morale, et sommes-nous ses disciples ?
Que ne naissait-Il lui-même dans le repos et les douceurs de la vie, si le repos et les douceurs de la vie pouvaient compatir avec son esprit, et devenir la voie du Salut ?
Ah ! Chrétiens, disons mieux, mais disons-le dans la plus juste douleur :
Puisque votre vie n'est point celle d'un Dieu, votre Sauveur et votre Modèle, il n'est rien, jusque dans ce Mystère de Salut, que je ne craigne pour vous.
Il n'est point de tonnerre que je n'entende gronder sur vos têtes, point de sentence si formidable, qui ne soit prête à partir de la bouche du Juge pour vous réprouver.
Quelle contradiction !
Et en est-il une plus criminelle ?
Quel renversement !
Le Maître dit d'une façon, et vous faites de l'autre !
Le Guide prend un chemin, et vous entrez dans un autre !
Est-Il contraire à lui-même ?
S'est-Il fait voir à nous sous deux formes différentes ?
Croyez-vous, par une opiniâtre résistance, Lui faire changer ce qu'Il a une fois arrêté ?
Car, puisque vous ne pouvez, mon cher auditeur, être sauvé que par une pleine conformité avec cette règle qui vous est marquée dans Jésus-Christ lui-même, il faut de deux choses l'une : ou qu'Il s'accommode à vous, ou que vous vous accommodiez à Lui ; ou qu'Il prenne vos maximes, ou que vous preniez les Siennes, ou qu'Il élargisse pour vous la voie du Salut, ou que vous marchiez comme Lui dans la voie étroite.
Or, ne vous y trompez pas : c'est un Dieu, Il ne peut se démentir.
Ses Décrets sont plus durables que l'airain, ses desseins immuables, et ses volontés éternelles.
C'est donc à vous de vous mesurer sur Lui, et de vous proportionner à Lui.
Il vous en coûtera ; mais comme l'exemple d'un Dieu naissant est la règle la plus parfaite pour nous faire connaître la voie du Salut, ce même exemple est aussi l'attrait le plus puissant pour nous engager à prendre cette voie et nous en faire surmonter toutes les difficultés.
Vous l'allez voir dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
C'est une précaution assez ordinaire dans les entreprises humaines, pour ne pas décourager ceux qui s'en trouvent chargés, de leur cacher, autant qu'il est possible, les obstacles qu'ils auront à combattre, et de leur déguiser les difficultés de l'exécution ; mais l'Évangile ne connaît point ces ménagements, et quand je dis, Chrétiens, que l'exemple d'un Dieu naissant est un attrait pour nous engager à prendre la voie du Salut et même pour nous la faciliter, à Dieu ne plaise que je prétende rien rabattre de l'idée que vous en devez avoir, ni que je veuille vous la faire comprendre comme une voie moins étroite que je ne l'ai d'abord représentée, et que vous ne l'avez conçue.
Cependant, tout étroite qu'elle est, avoir assez de vertu pour nous la faire embrasser avec courage, pour nous y faire marcher avec ardeur, pour nous en faire soutenir les rigueurs avec une constance inébranlable, et souvent même avec une consolation sensible et une joie toute céleste : voilà ce que j'appelle l'attrait le plus efficace et le plus puissant.
Or, c'est ce que fait l'exemple du Dieu Sauveur dont nous honorons la Naissance : comment cela ?
Par la force de la comparaison que cet exemple nous fait faire de nous avec un Dieu, et un Dieu Sauveur ; par le pouvoir de la Grâce dont cet exemple est accompagné, et que nous apporte un Dieu Sauveur ; enfin, par le goût intérieur que trouve l'âme fidèle à contempler l'exemple de ce Dieu Sauveur et à s'y conformer.
Voici une nouvelle et ample matière :
Nous lisons au second livre des Rois, qu'Urie, mari de Bethsabée, nouvellement arrivé du camp où il servait sous la conduite de Joab, et envoyé par David dans sa maison pour y reposer et y prendre quelque rafraîchissement, n'y voulut point entrer, mais qu'il se tint toute la nuit à la porte du palais, exposé aux injures de l'air et couché par terre.
David le sut, et en voulut savoir de lui-même la raison.
Hé quoi ! Prince, lui répondit ce brave et fidèle soldat, l'arche de Dieu, tout Israël et Juda demeurent présentement sous des tentes ; Joab mon général et tous les officiers de votre armée n'ont point d'autre lit que la terre, et moi cependant, j'irai dans ma maison goûter un repos tranquille !
Arca Dei, et Israel, et Juda habitant in papilionibus, et Dominus meus Joab et servi domini mei super faciem terræ manent, et ego ingrediar domum meam ut comedam et dormiam ! (II Reg. XI)
Non, il n'en sera rien, conclut-il, parlant toujours au même prince, et j'ose devant vous en faire le serment :
Per salutem tuam, et per salutem animæ tuæ non faciam rem hanc (II Reg. XI)
Ce trait, mes frères, est bien digne de remarque, et convient parfaitement à mon sujet.
Cet homme, par la seule droiture de son cœur, ne jugeait pas qu'il pût s'accorder aucun des soulagements les plus communs et les plus permis, tandis que Joab son général en manquerait ; tandis qu'Israël était dans le travail et dans l'action, tandis que l'arche, hors du sanctuaire qui lui était destiné, se trouvait placée sous une tente.
Il ne pouvait en quelque manière résister à la force de cette comparaison qu'il faisait de lui avec Joab, de lui avec Israël, de lui avec l'arche du Seigneur.
C'était assez pour le convaincre et pour lui inspirer une résolution capable de tout supporter.
Or, joignant à cette équité naturelle les sentiments de la Religion, quand nous voyons marcher devant nous un Dieu infiniment au-dessus de nous, je demande où ne doit pas à plus juste titre nous porter un tel exemple, et quelle impression nous n'en devons pas ressentir !
Je dis un Dieu infiniment au-dessus de nous.
Nous imitons naturellement les grands.
Les Païens imitaient leurs dieux, et, selon le mot de Saint Augustin, le point capital de la Religion est d'imiter ce qu'on adore : Summa religionis est imitari quod colimus.
Dès là donc que c'est un Dieu qui nous précède, y-a-t-il à délibérer pour Le suivre ?
Et n'est-ce pas le renversement le plus déplorable qu'un homme refuse de s'assujettir aux mêmes conditions qu'un Dieu ; de se revêtir de la même robe qu'un Dieu ; d'user des mêmes armes qu'un Dieu a consacrées, et d'employer les mêmes moyens qu'Il a sanctifiés ?
Qui le croirait ?
Et pour dire quelque chose de plus particulier, qui peut comprendre qu'un Chrétien s'entête d'une fortune périssable et qu'il en fasse son idole ?
Qu’il s'occupe sans relâche à la bâtir et à l'accroître ?
Qu’il y tourne toutes ses vues et qu'il y mette tout son bonheur, tandis que le Dieu du Ciel, et son Dieu, n'a pour partage que l'indigence et n'en veut point d'autre ?
Qu'un Chrétien s'infatue d'idées ambitieuses ; qu'il aspire toujours à monter, et souvent même contre toute conscience et toute justice ; qu'il soit d'une délicatesse infinie sur son rang, sensible à l'excès sur l'injure la plus légère, ne dissimulant rien, ne pardonnant rien, tandis que la grandeur même et son Dieu ensevelit toute sa gloire dans l'obscurité et dans les plus sombres ténèbres ?
Qu'un Chrétien, sans scrupule et sans remords, se procure toutes ses aises, écarte de sa personne tout ce qui l'incommode, passe ses jours paisiblement et agréablement, tandis que l'Auteur de l'univers et son Dieu quitte le séjour de la Béatitude, et dans un corps mortel commence à souffrir en commençant de vivre.
Encore une fois, mes frères, qui le peut comprendre ?
Et si peut-être, dans ces temps où la passion vous aveuglait, vous l'avez compris ; maintenant que la plus indocile passion, à la face des autels, est comme forcée de se taire, et que votre foi ranimée vous retrace plus vivement dans l'esprit le grand Mystère de votre Salut, le comprenez-vous ?
Interrogez là-dessus votre cœur ; écoutez ce qu'il vous répondra, et déjà même ce qu'il vous répond.
Car qui ne voit pas, selon les éloquentes et véhémentes expressions de Saint Bernard, qu'une telle opposition est une monstrueuse indignité et un opprobre : Quid magis indignum ?
Que c'est une horreur, et la plus détestable prévarication : Quid detestandum amplius ?
Que c'est un attentat digne de toutes les vengeances divines : Quid gravius puniendum ?
Que c'est une audace intolérable : Intolerabilis impudentiæ est.
D'autant plus intolérable, que ce Dieu, si grand par sa nature et si élevé au-dessus de nous, s'est abaissé plus profondément par sa miséricorde en naissant parmi nous.
Faut-il, Chrétiens, vous redire ce que tant de fois je vous ai déjà fait entendre ?
Faut-il de nouveau vous conduire à l'étable de Bethléem pour vous apprendre ce que vous ne pouvez ignorer ?
Il naît, ce Roi du monde, et le palais où Il est reçu, c'est une vile retraite destinée à des animaux.
Où sont les soulagements qu'on Lui fournit, et fut-Il jamais un délaissement plus absolu ?
Marie en est attendrie ; Joseph, aux cris de l’Enfant, ne peut retenir ses larmes ; mais tendresse, larmes inutiles !
Le père et la mère, autant et plus encore par une disposition secrète de la Providence que par la dure nécessitée qui ne leur laisse aucun moyen de se placer, après mille refus qu'ils ont essuyés, n'ont pu trouver d'autre demeure.
Il est venu chez les Siens, et les Siens de tous côtés L'ont rebuté.
In propria venit, et sui eum non receperunt (Jean 1)
Que vos Jugements, Seigneur, sont impénétrables, et que vos Voies sont au-dessus des nôtres !
Mais quelle est, ô homme, votre insensibilité, si ce spectacle ne peut vous toucher et vous gagner ?
Car, pour couper court en peu de paroles à tant de fausses justifications, dont vous prétendez vous autoriser, et pour vous presser toujours plus fortement, je veux bien, sans contester avec vous, convenir, mon cher auditeur, de tout ce qu'il vous plaira ; je veux bien reconnaître que vous êtes faible, et que la charge est pesante.
Exagérez tant que vous le voudrez les engagements de votre condition et les devoirs attachés à votre rang.
Peignez-nous avec les couleurs les plus vives les besoins présents où vous êtes, et ceux que vous voulez prévenir.
Donnez à vos ressentiments l'apparence la plus juste et les dehors les plus spécieux.
Plaignez-vous que le bras de Dieu s'est appesanti sur vous et qu'Il vous met à de rigoureuses épreuves.
Excusez-vous sur une complexion altérée, sur une santé chancelante, sur une langueur habituelle.
Comptez pour beaucoup le peu que vous avez fait jusqu'à présent, et déjà lassé lorsqu'à peine vous êtes à l'entrée de la carrière, vantez le passé, et désespérez de l'avenir.
Je ne vous contredirai point sur cela, ou plutôt je ne m'engagerai point sur tout cela avec vous dans une discussion peu nécessaire.
Un mot, c'est toute ma réponse, mais elle est sans réplique.
Que vous demande-t-on, qu'un Dieu ne soit allé au-delà ?
Êtes-vous moins capable de souffrir que cet Enfant qui vient de naître, et qui manque de tout ?
Êtes-vous appelé à quelque chose de plus grand que le Créateur du monde qui s'abaisse jusqu'à vous et s'anéantit ?
Avez-vous été plus outrageusement, plus injustement offensé que ce Roi des Juifs, qu'un cruel tyran poursuit, dès les premiers jours de sa naissance, le feu et le fer à la main ?
Avez-vous eu plus à endurer du temps et de la saison ?
Vous êtes-vous vu réduit comme Lui à une étable, à une crèche, à la paille ?
Examinez, comparez, et si dans ce parallèle vous n'êtes pas piqué d'une sainte émulation, du moins condamnez-vous vous-même, et confondez-vous.
Il est vrai, après tout, et je ne le puis désavouer, l'attrait de cet exemple que notre Mystère nous propose, ne suffirait pas s'il n'était accompagné du secours d'en Haut.
Or, ce qui lui donne une vertu toute nouvelle, c'est la Grâce que nous apporte le Sauveur, qui nous est envoyé du Ciel.
Grâce du Sauveur, Grâce pleine et surabondante.
Dieu dans tous les temps a ouvert aux hommes le trésor de ses Grâces ; mais c'est à l'entrée de son Fils dans le monde qu'Il les dispense sans mesure et avec une espèce de profusion.
La crèche en est comme la dépositaire, et c'est à cette source que nous les pouvons puiser.
Il y en a pour tous en général et pour chacun en particulier, selon les besoins et les conjonctures.
Quand donc Jésus-Christ nous invite à marcher sur ses traces, ce n'est point pour nous abandonner à nous-mêmes ; mais pour nous seconder contre tous les ennemis de notre Salut, visibles et invisibles, étrangers et domestiques ; je veux dire, contre la nature et toutes ses répugnances ; contre les sens et tous leurs appétits ; contre le monde et tous ses prestiges ; contre l'Enfer et toutes ses tentations.
Aussi, Chrétiens, avec les prémices de cette Grâce dont Il est le Dispensateur, quelles merveilles n'a-t-Il point opérées !
A peine vient-Il de naître, que les démons prennent la fuite, que les faux oracles se taisent, que l'idolâtrie est ébranlée et commence à tomber.
En vertu de cette Grâce, la paix est annoncée aux hommes et leur est offerte pour la rémission de leurs péchés, et pour une réconciliation entière avec Dieu.
Au premier rayon de cette Grâce, des bergers quittent leurs troupeaux, accourent à l'étable, s'assemblent autour de l'Enfant, s'humilient devant Lui, et s'en retournent publiant ses grandeurs et Le glorifiant.
A la lueur de cette Grâce, des gentils sont éclairés, s'exposent à tous les périls d'un long voyage ; se déclarent hautement pour le nouveau Roi des Juifs, Le cherchent avec une constance infatigable, et sans être rebutés de la misère où ils Le trouvent, Lui rendent hommage et se soumettent à sa Loi.
Par une heureuse effusion de cette Grâce, une multitude d'Innocents ont l'avantage de Lui être substitués, de mourir en sa place, de verser pour Lui leur sang, et de devenir ses victimes et ses martyrs avant que d'avoir pu Le connaître et se connaître eux-mêmes ?
Bientôt lui-même Il la porte en Égypte, cette Grâce ; et, par sa présence, Il jette dans cette terre infidèle comme les précieuses semences de ces éminentes Vertus qui y ont ensuite éclaté, et y ont formé tant de saints solitaires, d'anachorètes, de religieux.
Il nous la présente encore, cette Grâce de la Loi évangélique.
Elle subsiste toujours avec toute son efficace et tout son pouvoir ; et ce qu'elle fit alors, elle peut également le faire dans nous.
Ce n'est plus actuellement, ni réellement le même Mystère qui s'accomplit (observez ceci) ; ce n'est plus, dis-je, actuellement, ni réellement Jésus-Christ qui naît, puisqu'Il n'est né qu'une fois, et que la Solennité de ce Jour n'est qu'un souvenir et une représentation de cette Naissance.
Mais il n'en est pas ainsi de la Grâce qu'Il a apportée en naissant ; elle nous est toujours actuellement et réellement accordée si nous la demandons, et si nous sommes disposés à la recevoir.
Confions-nous-en elle.
Soutenus de cet appui, il n'y aura rien dans l'exemple du Sauveur qui nous étonne ; et que sera-ce si nous ajoutons à cet exemple et à la Grâce qui l'accompagne, le goût intérieur dont l'âme fidèle est remplie, en s'appliquant à contempler dans la crèche le Dieu de son Salut et à s'y conformer ?
Que vous dirai-je, mes chers auditeurs, et quels termes pourraient exprimer et vous faire comprendre ce qui est au-dessus de toutes les expressions ?
Qu'est-ce que ce goût tout spirituel qui s'insinue dans une âme à la vue de Jésus-Christ naissant ?
Il faudrait, pour en être instruit, consulter Marie et qu'elle nous ouvrit son cœur.
Il faudrait consulter Joseph, le chaste époux de Marie, et le confident le plus intime de ses sentiments.
Il faudrait que l'un et l'autre, ils nous apprissent ce qui se passait dans le secret de leur âme, lorsque, dans le silence d'une profonde contemplation, ils considéraient ce Dieu-Enfant, ou cet Enfant-Dieu, et qu'ils L'adoraient.
Marie recueillait tout ce qu'elle voyait, tout ce qu'elle entendait :
Conservabat omnia verba hæc (Luc II)
Elle observait attentivement les pasteurs, et tout ce que leur inspirait la sainte simplicité qui les faisait parler et agir.
Elle ne perdait point de vue les Mages, et ne laissait pas échapper une circonstance du culte souverain et des honneurs qu'ils déféraient à ce Fils bien-aimé.
Elle s'imprimait dans l'esprit toutes ces idées et bien d'autres.
Elle les rappelait incessamment et les repassait ; elle s'y abîmait ; elle en était toute ravie au dedans d'elle-même, tout embrasée des plus vives ardeurs, toute pénétrée des goûts les plus délicieux et comme inondée des plus sensibles consolations :
Conservabat omnia verba hæc, conferens in corde suo.
Or voilà, mais avec la proportion convenable, ce qui se passe encore à l'égard de l'âme fidèle, occupée de ce Mystère et le méditant.
Elle se tient en esprit auprès de la crèche, et là que fait-elle ?
Elle attache ses regards sur son Sauveur.
Elle ne s'arrête point à discourir en elle-même.
Elle ne raisonne point ; mais elle voit, mais elle contemple, mais elle sent ; rien davantage.
Elle voit cet état de pauvreté, cet état d'humiliation, cet état de souffrance, qui lui sont présents et qui la frappent.
Non-seulement elle les voit, mais elle prête l'oreille du cœur, et elle écoute ce que lui disent ces mêmes états où elle aperçoit le Maître dont elle vient prendre des leçons.
Et que ne lui disent-ils point ?
Vous, cependant, Seigneur, Vous êtes témoin de ce qu'elle éprouve, cette âme pieuse, et quel autre que Vous le peut bien savoir ?
De quel étonnement est-elle saisie !
De quelle compassion est-elle émue !
De quel amour est-elle comme transportée !
Et, dans ces divers sentiments, quelle est la paix qu'elle goûte ?
Paix de Dieu et en Dieu, qui, selon le témoignage de l'Apôtre, est au-dessus de tous les sens extérieurs, et en suspend même toutes les opérations.
Paix qui lui adoucit tout, ou qui la rend indifférente à tout : car que lui importe tout le reste, pourvu qu'elle puisse être étroitement et toujours unie de volonté et de pratique avec le Dieu qu'elle aime ?
Paix qui, par une expérience personnelle, lui fait bien connaître la vérité de ce divin oracle : Tollite jugum meum super vos ; prenez sur vous mon joug.
C'est un joug, et tout joug par lui-même est pesant ; mais ne craignez point de le porter après moi.
II perdra pour vous toute sa pesanteur, et vous verrez combien il est doux : Jugum enim meum suave est.
Quoi qu'il en soit, ce n'est plus alors ni à la pesanteur, ni à la légèreté du joug, que l'âme Chrétienne est attentive ; ce n'est plus ce qu’elle examine.
Quelque obstacle qu'il y ait à franchir, et quelque sacrifice qu'il y ait à faire, elle entre d'un pas fermé dans la carrière, bien résolue de ne point regarder derrière elle et de ne point reculer.
S'il y a eu des temps où le monde l'a séduite et l'a égarée, elle dépose tout l'esprit du monde pour se revêtir de l'esprit de Jésus-Christ.
A l'aspect de la crèche, le charme qui l'avait éblouie tombe et se dissipe.
Elle reconnaît son aveuglement, elle se confond de ses égarements, elle apprend par où elle doit revenir et se remettre dans le chemin :
Vous m'y conduirez, Seigneur, s'écrie-t-elle : Vous m'aiderez à consommer l'ouvrage que votre miséricorde a commencé.
S'il faut pour cela me faire passer par tous les états où je Vous vois ; s'il faut me laisser cette disette où je languis, ce chagrin qui m'afflige, cette infirmité qui me consume, cette disgrâce qui m'humilie, quoi que ce soit, et quoi qu'Il vous plaise d'ordonner, j'accepte tout.
Daignez seulement me recevoir auprès de Vous ; daignez me permettre de mêler mes larmes à celles que Vous répandez en naissant ; de Vous exposer avec confiance mes faiblesses, mes ennuis, mes peines ; de recueillir dans vos yeux, sur votre bouche sacrée, l'onction qui en découle, et qui pour jamais m'affermira dans la voie qu'il Vous a plu nous enseigner.
Fasse le Ciel, mes chers auditeurs, que ce soit là le fruit de ce discours, et que vous en remportiez de si saintes résolutions.
C'est ainsi qu'à la suite de Jésus-Christ vous arriverez au Royaume éternel qu'Il vient vous ouvrir, et que je vous souhaite, où nous conduise, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Ainsi soit-il.
R. P. François de Paule Bretonneau (1660-1741) – « Sermon X sur la Nativité de Jésus-Christ » dans la Collection intégrale et universelle des orateurs sacrés de Jacques-Paul Migne, tome 41, pages 160-176, aux Ateliers Catholiques du Petit Montrouge, 1854
Les Saintes Messes de Noël (Vidéo + Texte Liturgique) :
- La « Messe de la Vigile de Noël » le 24 décembre
- La « Messe de Minuit » entre le 24 et le 25 décembre
- La « Messe de l’Aurore » de Noël le 25 décembre
- La « Messe du Jour » de la Nativité du Seigneur le 25 décembre
- La « Messe du Dimanche » dans l’Octave de la Nativité

Les Chants de Noël :
- Le Chant de Noël « Il est né le Divin Enfant ! » dans une ancienne version de 1956 avec les Petits Chanteurs à la Croix de Bois à Belleville
- Le Chant de Noël « Minuit, Chrétiens ! C’est l’Heure Solennelle » de Placide Cappeau
- Le Chant de Noël « Douce nuit, Sainte Nuit » de l’abbé Joseph Mohr
- Le Chant de Noël « Les Anges dans nos campagnes » du R. P. Louis Lambillotte
- Le Chant de Noël « Adeste fideles » de Mgr Jean-François Borderies
- Le Chant de Noël « Venez Divin Messie, sauvez nos jours infortunés » de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort
- Le Chant de la Nuit de Noël « Qu’en un instant tout se réveille, cette Nuit vaut le plus beau jour ! » de Jean-Baptiste de Bousset
- La Chanson joyeuse de Noël « Les chœurs angéliques ont chanté Noël ! Chantons tous Noël ! » de François-Auguste Gevaert

Voir également le Jour de la Nativité du Seigneur le 25 décembre :
- Les « 365 Prières pour le Jour de Noël » le 25 décembre
- Tous les « Sermons, Homélies et Méditations pour le Jour de Noël » sur la Nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ (une centaine)
Voir également du Révérend Père François de Paule Bretonneau :
- La Prière « Quoi que ce soit, partout et en tout, c'est Amour de Dieu » du R-P François de Paule Bretonneau
- La Prière « Seigneur, donnez-nous cette Foi pratique pour nous faire agir » du R-P François de Paule Bretonneau
- La Prière comme Saint Pierre « Vous savez, Seigneur, que je Vous aime » du R-P François de Paule Bretonneau
- La Prière dans la souffrance « Vous, mon Dieu, Vous seul êtes le Dieu de toute consolation » du R-P François de Paule Bretonneau
- La Prière sur la Piété « Ô mon Dieu, aidez-moi par votre Grâce à rendre ma piété plus solide » du R-P François de Paule Bretonneau
- La Prière à Tous les Saints « Ô grands Saints, Vous êtes nos Modèles, soyez nos Protecteurs » du R-P François de Paule Bretonneau
- Le Sermon sur le Jugement Universel « La seule peinture du Jugement Général a touché les âmes les plus endurcies et les a retirées de leurs désordres » du R-P François de Paule Bretonneau
- Le Sermon sur la Nativité de Jésus-Christ « Quia natus est vobis hodie Salvator » du R-P François de Paule Bretonneau
- Le Sermon pour la Fête de la Circoncision de Jésus-Christ « Vocatum est nomen ejus Jesus » du R-P François de Paule Bretonneau